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mardi 19 février 2013

La métaphysique d'Aristote, Chapitre V

Du temps de ces philosophes, et avant eux, ceux qu'on nomme Pythagoriciens s'appliquèrent d'abord aux mathématiques, et firent avancer cette science. Nourris dans cette étude, ils pensèrent que les principes des mathématiques étaient les principes de tous les êtres. Les nombres sont de leur nature antérieurs aux choses ; et les Pythagoriciens croyaient apercevoir dans les nombres plutôt que dans le feu, la terre et l'eau, une foule d'analogies avec ce qui est et ce qui se produit. Telle combinaison de nombres, par exemple, leur semblait être la justice, telle autre l'âme et l'intelligence, telle autre l'à-propos ; et ainsi à peu près de tout le reste. Enfin ils voyaient dans les nombres, les combinaisons de la musique et ses accords. Toutes les choses leur ayant donc paru formées à la ressemblance des nombres, et les nombres étant d'ailleurs antérieurs à toutes choses, ils pensèrent que les éléments des nombres sont les éléments de tous les êtres, et que le ciel dans son ensemble est une harmonie et un nombre. Toutes les concordances qu'ils pouvaient découvrir dans les nombres et dans la musique, avec les phénomènes du ciel et ses parties, et avec l'ordonnance de l'univers, ils les réunissaient, ils en composaient un système. Et si quelque chose manquait, ils employaient tous les moyens pour que le système présentât un ensemble complet. Par exemple, comme la décade semble être un nombre parfait, et qu'elle embrasse tous les nombres, ils prétendent que les corps en mouvement, dans le ciel sont au nombre de dix. Or, n'y en ayant que neuf de visibles, ils en imaginent un dixième, l'Antichthone. Nous avons expliqué tout cela avec plus de détail dans un autre ouvrage . Si nous y revenons, c'est pour constater à leur égard, comme pour les autres, quels sont les principes dont ils établissent déjà l'existence, et comment ces principes rentrent dans les causes que nous avons énumérées. Or, voici quelle paraît être leur doctrine : Le nombre est le principe des êtres sous le point de vue de la matière, et aussi la cause de leurs modifications et de leurs états divers ; les éléments du nombre sont le pair et impair ; l'impair est fini, le pair infini; l'unité tient à la fois de ces deux éléments, car elle est à la fois pair et impair ; le nombre vient de l'unité ; enfin le ciel dans son ensemble se compose, comme déjà nous l'avons dit, de nombres. 

D'autres Pythagoriciens admettent dix principes, qu'ils rangent deux à deux dans l'ordre suivant :
Fini et infini,
Impair et pair,
Unité et pluralité,
Droit et gauche,
Mâle et femelle,
Repos et mouvement,
Rectiligne et courbe,
Lumière et ténèbres,
Bien et mal,
Carré et quadrilatère irrégulier.

La doctrine d'Alcméon de Crotone paraît se rapprocher beaucoup de ces idées, soit qu'il les ait empruntées aux Pythagoriciens, soit que ceux-ci les aient reçues d'Alcméon ; car il florissait dans le temps de la vieillesse de Pythagore, et sa doctrine ressemble à celle dont nous venons de parler. Il dit en effet que la plupart des choses de ce monde sont doubles, désignant par là les oppositions des choses. Mais il ne détermine pas, comme les Pythagoriciens, ces diverses oppositions ; il prend les premières qui se présentent, par exemple, le blanc et le noir, le doux et l'amer, le bien et le mal, le grand et le petit ; et sur le reste il s'est exprimé d'une manière tout aussi indéterminée, tandis que les Pythagoriciens ont défini le nombre et la nature des oppositions.

On peut donc tirer de ces deux systèmes que les contraires sont les principes des choses ; et l'un d'eux nous apprend de plus le nombre de ces principes et leur nature. Mais comment ces principes se peuvent ramener aux causes premières, c'est ce que n'ont pas clairement articulé ces philosophes. Ils semblent, toutefois, considérer les éléments sous le point de vue de la matière ; car ces éléments, suivant eux, se trouvent dans toutes choses, constituent et composent tout l'univers.

Ce qui précède suffit pour donner une idée des opinions de ceux d'entre les anciens qui ont admis la pluralité dans les éléments de la nature. Il en est d'autres qui ont considéré le tout comme un être unique ; mais ils diffèrent entre eux et par le mérite de l'exposition, et par la manière dont ils ont conçu la réalité. Pour ce qui concerne la revue que nous faisons des causes, nous n'avons pas à nous occuper d'eux. En effet, ils ne font pas comme quelques-uns des Physiciens, qui, établissant l'existence d'une substance unique, tirent cependant toutes les choses du sein de l'unité considérée comme matière : leur doctrine est d'une autre sorte. Ces Physiciens ajoutent le mouvement pour produire l'univers; eux, ils prétendent que l'univers est immobile. Voici tout ce qui, chez ces philosophes, se rapporte à l'objet de notre recherche.
L'unité de Parménide semble être l'unité rationnelle, celle de Mélissus, au contraire, l'unité matérielle ; c'est pourquoi le premier représente l'unité comme finie, l'autre comme infinie. Xénophane , le fondateur de ces doctrines (car on dit que Parménide fut son disciple), n'a rien éclairci, et ne paraît s'être expliqué sur la nature ni de l'une ni de l'autre de ces deux unités ; seulement, jetant les yeux sur l'ensemble du ciel, il dit que l'unité est Dieu. Encore une fois, dans l'examen qui nous occupe, nous devons, comme nous l'avons dit, négliger ces philosophes, au moins les deux derniers, Xénophane et Mélissus, dont les conceptions sont véritablement un peu trop grossières. Pour Parménide, il semble parler d'après une vue plus approfondie des choses. Persuadé que, hors de l'être, le non-être n'est rien, il admet que l'être est nécessairement un, et qu'il n'y a rien autre chose que l'être, question sur laquelle nous nous sommes étendus avec détail dans la Physique. Mais , forcé d'expliquer les apparences, d'admettre la pluralité donnée par les sens en même temps que l'unité conçue par la raison, il pose, outre le principe de l'unité, deux autres causes, deux autres principes, le chaud et le froid, ce sont le feu et la terre. De ces deux principes, il rapporte l'un, le chaud, à l'être, et l'autre au non-être.

Voici les résultats de ce que nous avons dit, et ce qu'on peut inférer des systèmes des premiers philosophes relativement aux principes. Les plus anciens admettent un principe corporel, car l'eau et le feu et les choses analogues sont des corps ; chez les uns ce principe corporel est unique ; il est multiple chez les autres ; mais les uns et les autres l'envisagent au point de vue de la matière. Quelques-uns, outre cette cause, admettent encore celle qui produit le mouvement, cause unique chez les uns, double chez les autres. Toutefois, jusqu'à l'École Italique exclusivement, les philosophes se sont peu expliqués sur ces principes. Tout ce qu'on peut dire d'eux, c'est, comme nous l'avons fait, qu'ils se servent de deux causes, et que l'une de ces deux causes, celle du mouvement, est considérée par une comme unique, comme double par les autres.

Les Pythagoriciens, il est vrai, n'ont parlé, eux non plus, que de deux principes. Mais ils ont ajouté ceci, qui leur est propre. Le fini, l'infini et l'unité ne sont pas, suivant eux, des natures à part, comme le sont le feu ou la terre, ou tout élément analogue; mais l'infini en soi et l'unité en soi sont la substance même des choses auxquelles on attribue l'unité et l'infinité ; et, par conséquent, le nombre est la substance de toutes choses. Telle est la manière dont ils se sont expliqués sur les causes en question. Ils ont ainsi commencé à s'occuper de la forme propre des choses, et à définir ; mais sur ce point leur doctrine est trop imparfaite. Ils définissaient superficiellement ; et le premier objet auquel convenait la définition donnée, ils le regardaient comme l'essence de la chose définie : comme si l'on pensait, par exemple, que le double et le nombre deux sont la même chose, parce que le double se trouve d'abord dans le nombre deux.

Mais certes deux et double ne sont pas la même chose dans leur essence ; sinon, un être unique serait plusieurs êtres, et c'est là la conséquence du système pythagoricien.

Telles sont les idées qu'on peut se former des doctrines des plus anciens philosophes et de leurs successeurs.

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