Ces dernières années ont été celles du surgissement de médias inattendus. Parmi eux : Facebook, autoproclamé « média de socialisation ». Une familiarisation avec ce réseau fait rapidement ressortir une autre caractéristique, moins reluisante que la socialisation : Facebook est surtout un média d’exhibition à laquelle la socialisation sert de masque. Que fait l’Homo numericus sur ce « réseau social » ? Il y publie ses pensées les plus triviales, ses idées les plus insignifiantes sans souci d’une quelconque qualité intellectuelle. L’exigence stylistique est elle aussi absente, car, sur Facebook, on n’écrit pas, on communique. L’écriture — qui culmine chez les classiques de la littérature — repose sur un travail d’élaboration. Elle est indirecte. L’impératif du réseau social prône le contraire : dire directement, en quelques mots, sans élaboration. Brut de décoffrage — le contraire de la pensée, le déni de la littérature. Sur Facebook, la communication a tué l’écriture.Communication sans dialogue : telle est la loi de Facebook. La limitation du nombre de signes laissés aux commentaires est conçue pour empêcher le dialogue. Le fil des discussions en témoigne : sur Facebook, on ne se rencontre pas, on se croise. Les humains y sont des bulles autocentrées dont le lien social se réduit à une forme nouvelle de communication sans rencontre ni dialogue. Disons plus : sans enjeu. Dans la vie d’avant, extérieure à Facebook, il y allait, par la communication, du sens de la vie. Elle avait l’épaisseur de l’existence. Elle la gonflait de sa sève, lui donnait sa signification. Le sens était l’enjeu. Facebook, au contraire, promeut une communication méthodiquement vidée du sens.
La ligne de partage entre vie privée et vie publique se déplace, pour ne pas dire qu’elle s’efface, du fait de l’évolution technologique. La téléréalité (« Secret Story »), aussi bien que Facebook, manifestent une généralisation de l’exhibitionnisme au point qu’on peut parler d’un nouveau rapport à la vie. Étalage de l’ego, du moi. Ou de ce qu’il reste de l’un et de l’autre. Au vu de la consternante vacuité des conversations électroniques sur le « réseau social », un constat s’impose : facebookiens et candidats des émissions de téléréalité participent à la même dissolution de l’humain. À sa néantisation. À travers eux, l’exhibitionnisme qui triomphe est celui du vide. Exhibitionnisme au demeurant paradoxal, dans la mesure où il repose sur l’éclipse, signalée par Michel Foucault comme étant « la mort de l’homme », de l’intériorité. Si cet exhibitionnisme-là se répand, c’est parce qu’il n’y a plus rien — à part le sordide conformisme — à exhiber ! Comme la téléréalité, et tout en feignant de s’en émanciper, Facebook est symptomatique d’une mutation du psychisme humain. Voici un nouveau moi — un moi sans profondeur. Voici une nouvelle subjectivité — une subjectivité sans intériorité.
Rien n’est plus frappant que les photos des pages facebookiennes. Nos internautes y impriment d’innombrables représentations d’eux-mêmes. La plupart singent, plus ou moins consciemment, l’univers people. Sur Facebook, l’exhibitionnisme, frontalement tourné vers les voyeurs, épouse le narcissisme, aspiré par une intériorité disparue. Jadis, le narcissisme se repliait sur le moi, la profondeur ; ici, il se replie sur le corps, la surface, l’épiderme, le pixel. Finalement, Facebook désinhibe le narcissisme et l’exhibitionnisme tout en les transformant. En ébauchant même les contours d’un type nouveau d’être humain. Il n’écrit plus, il ne pense plus, il communique. Il twitte. Son rapport au monde ne passe plus par les méandres de l’intériorité, la « profondeur de l’âme », lieux du secret, mais par un réseau virtuel dont la nature relève de la publicité, excluant tout obstacle à la transparence, en particulier la profondeur.


