« Posséder le Je dans sa représentation : ce pouvoir
élève l’homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur
la terre. Par là, il est une personne ; et grâce à l’unité de la
conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est
une seule et même personne, c’est-à-dire un être entièrement différent,
par le rang et la dignité, de choses comme le sont les animaux sans
raison, dont on peut disposer à sa guise ; et ceci, même lorsqu’il ne
peut pas dire Je, car il l’a dans sa pensée; ainsi toutes les langues,
lorsqu’elles parlent à la première personne, doivent penser ce Je, même
si elles ne l’expriment pas par un mot particulier. Car cette faculté
(de penser) est l’entendement.
Il faut remarquer que
l’enfant qui sait déjà parler assez correctement ne commence qu’assez
tard (peut-être un an après) à dire Je; avant, il parle de soi à la
troisième personne (Charles veut manger, marcher, etc.) ; et il semble
que pour lui une lumière vienne de se lever quand il commence à dire Je;
à partir de ce jour, il ne revient jamais à l’autre manière de parler.
Auparavant il ne faisait que se sentir; maintenant il se pense. » Kant
Anthropologie du point de vue pragmatique, I,1 d’Emmanuel Kant.
En effet pour Kant ce pouvoir élève l’homme au dessus de tous les autres
êtres vivants, il est à l’origine de la supériorité et de la dignité de
l’homme, c’est par la conscience que l’homme devient un être moral,
autrement dit un être capable de se penser lui-même et donc de
s’interroger sur la nature et la valeur de ses actes.
Dans un premier temps, Kant affirme cette supériorité de l’homme sur les autres êtres vivants « Posséder
le Je dans sa représentation : ce pouvoir élève l’homme infiniment
au-dessus de tous les autres êtres vivants sur la terre. ». Par ce pouvoir l’homme se constitue comme sujet pensant capable de se saisir soi-même par un retour sur soi de la pensée. « Posséder le Je dans sa représentation »,
cette expression désigne la capacité qu’a l’homme de se penser
lui-même, de se constituer à la fois comme sujet et comme objet de ses
propres pensées, littéralement de se rendre présent à lui-même.
La question à laquelle nous devons maintenant répondre est donc maintenant celle de savoir pourquoi, selon Kant « ce pouvoir élève l’homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur la terre » ? Kant nous dit que c’est par ce pouvoir que l’homme devient « une personne
», ce terme ne peut en effet désigner que l’homme, dans la mesure où il
définit un être morale qui tire sa moralité du fait qu’il reste le même
quels que soient les changements qu’il puisse subir au cours de son
existence. Être une personne, cela signifie former une unité au-delà de
la diversité des états psychologiques du sujet, c’est être un sujet
conscient et un qui reste le même dans le temps du fait même de cette
conscience.
« Grâce à l’unité de la conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est une seule et même personne
» L’homme est donc un être qui, parce qu’il est en mesure de se penser
lui-même, reste toujours lui-même, quoiqu’il fasse ou qu’il pense, c’est
pourquoi l’on considérera d’ailleurs qu’il est toujours responsable des
actes qu’il a commis, même si ceux-ci sont passés et se sont produits à
une époque durant laquelle le sujet se trouvait dans des conditions
matérielles et psychologiques différentes ; peut-être ne le jugera-t-on
pas de la même façon, mais il sera toujours considéré comme étant en
mesure de répondre de ses actes (ce qui est d’ailleurs le sens littéral
de la notion de responsabilité).
Cette unité de la personne humaine
résultant de la conscience de soi, explique que Kant puisse affirmer de
l’homme qu’il est : « un être entièrement différent, par le rang et
la dignité, de choses comme le sont les animaux sans raison, dont on
peut disposer à sa guise ». En effet, l’homme n’est ni une chose,
ni un animal, c’est un être vivant, mais qui, à la différence de
l’animal, possède une dignité, c’est-à-dire qu’il ne se satisfait
simplement de la seule satisfaction des besoins que lui impose la
nature, il se doit de donner un sens et une valeur à son existence en
poursuivant d’autres buts, en cherchant à réaliser des valeurs morales
qui lui sont dictées par sa raison (générosité, courage, justice) et
qu’il doit respecter lorsqu’il agit en étant le seul sujet de ses
actions.
Certes, tous les hommes n’agissent pas
conformément à ces valeurs, peut-être même sommes nous le plus souvent
tentés d’agir en nous laissant dominer par nos intérêts égoïstes plutôt
que par le respect des devoirs que nous dicte notre conscience ; mais
n’est-ce pas précisément notre conscience qui nous donne la possibilité
de faire le choix de résister à ces tentations, qui nous donne la
liberté d’agir moralement ou non ? Et c’est précisément de cette liberté
et des choix qu’elle rend possible que naît notre mérite qui fait notre
dignité, ou au contraire si nous nous laissons dominer par des
impulsions irrationnelles et déraisonnables, elle nous rend fautifs face
à l’humanité qui est en nous et que nous n’avons pas respectée.

C’est la raison pour laquelle l’homme n’est pas une chose « comme le sont les animaux sans raison, dont on peut disposer à sa guise
», c’est parce que la conscience lui donne ce pouvoir de dire je, cette
capacité de se penser soi-même qui fait de lui un être libre et
responsable et non un simple objet mû par les lois de la mécanique et la
puissance aveugle de l’instinct, que l’homme est une personne, un sujet
moral.
Cette capacité, tout homme la possède
nous dit Kant, « et ceci, même lorsqu’il ne peut pas dire Je, car il l’a
dans sa pensée; ainsi toutes les langues, lorsqu’elles parlent à la
première personne, doivent penser ce Je, même si elles ne l’expriment
pas par un mot particulier. Car cette faculté (de penser) est
l’entendement. »
Certaines langues peuvent ne pas utiliser
un terme particulier pour dire je (lorsque par exemple la conjugaison
permet de désigner l’auteur de l’action sans qu’il soit nécessaire
d’adjoindre au verbe un pronom personnel), cependant le simple fait de
pouvoir parler à la première personne est la preuve même que ce que nous
appelons le «je» est présent dans l’esprit de tout homme.
« Car cette faculté (de penser) est l’entendement.
», ce pouvoir désigne en effet la capacité qu’a l’homme de penser et de
se penser et le mot «je» n’est qu’un terme commode pour désigner cette
capacité. Cette capacité, bien qu’inscrite dans la nature de l’homme,
n’apparaît pas spontanément dès sa naissance, c’est d’ailleurs la raison
pour laquelle l’enfant même lorsqu’il commence à parler n’est pas en
mesure de s’exprimer à la première personne.
Le pouvoir que possède le sujet humain de
se penser lui-même n’existe initialement que sous forme de
potentialité, il est présent en germe dans l’esprit de l’enfant et ne
s’éveille que grâce aux stimulations du monde extérieur, c’est pourquoi :
« l’enfant qui sait déjà parler assez correctement ne commence qu’assez tard (peut-être un an après) à dire Je »
En effet, comme le fait remarquer Kant, « avant, il parle de soi à la troisième personne (Charles veut manger, marcher, etc.)
», autrement dit, même lorsqu’il sait parler, il ne se perçoit tout
d’abord que comme un objet, cela signifie d’ailleurs que le fait de dire
«je» ne provient pas seulement d’un progrès dans la maîtrise du
langage, mais également d’un progrès sur le plan existentiel et
psychologique.
Cette acquisition plutôt tardive (cet
événement apparaît généralement vers l’âge de trois ans), se manifeste
comme une sorte d’éveil du sujet à lui-même, éveil qui le fait entrer
dans un univers nouveau duquel il ne pourra plus sortir, dans le mesure
où il fait un saut qualitatif irréversible en ce qui concerne la
perception qu’il a de lui-même et de sa place dans le monde.
« Et il semble que pour lui une lumière
vienne de se lever quand il commence à dire Je; à partir de ce jour, il
ne revient jamais à l’autre manière de parler. » Ce passage à la
conscience de soi est donc décisif dans la mesure où l’enfant devient
réellement humain, il accède ainsi à une perception de soi qui n’est
plus immédiate et simplement sensible, mais qui se situe au niveau
supérieur de la représentation par la pensée. Ainsi le sujet peut
prendre une distance suffisante par rapport à lui-même afin de juger de
la portée de ses actes et de ses pensées, ce qui fait de lui un sujet
moral, ce qui définit son humanité.
Pour conclure, disons que l’intérêt de ce texte est donc de montrer en
quoi la conscience de soi est pour l’homme la condition de sa liberté et
donc de sa dignité morale, « Posséder le Je dans sa représentation
» c’est pouvoir se penser soi-même, prendre un recul par rapport à soi
qui donne à l’homme la capacité de choisir, et ce pouvoir de choix fait
que nous sommes nécessairement responsables de nos actes, que nous
sommes en mesure d’échapper au déterminisme naturel pour poursuivre des
fins dont seul l’homme peut reconnaître la valeur.