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jeudi 2 août 2012

La parole manque la vérité

La vérité que la parole philosophique vise explicitement, elle la manque ; et c'est pour autant qu'elle est à côté de ce qu'elle dit, qu'elle parle à côté, qu'elle est vraie. On pourrait dire de son rapport avec la vérité ce qu'écrivait Du Bellay au XIIè sonnet de l'Olive :

L'obscure m'est clair, et la lumière obscure ;
Vôtre je suis et ne puis être mien (...)
Obtenir veux et ne puis requérir
Ainsi me blesse et ne me veux guérir
Ce vieil enfant, aveugle, archer, et nu.

La parole philosophique ne capture pas le désir ; au contraire, c'est le vieil enfant nu qui est son maître, à elle aussi.
Avec la philosophie le désir se réfléchit. La parole se laisse faire et ne se pas faire par ce qu'elle a à dire, de la même manière Socrate accepte le désir d'Alcibiade, mais en le problématisant.
La réflexion, la parole aussi concertée soit-elle, n'épargne pas au philosophe la loi du désir, l'aveuglement et la blessure de l'archer, cette enfance par laquelle le monde nous investit. L'opposition de l'absence et de la présence et le mouvement qui naît entre les termes, nous les retrouvons donc au coeur même de la parole ; d'une part, c'est le développement du discours à la poursuite de son plein sens, c'est la pénurie de signification de toute parole et, d'autre part c'est l'enveloppement de la parole dans du sens, son excès de signification, sa ressource. La parole est philosophique non pas parce qu'elle espère répondre par des mots, par un système, net comme un fanatisme, à la question que le désir soulève, mais seulement parce qu'elle connaît que, comme toute parole, elle est saisie, même au moment où elle veut le plus saisir.

En réfléchissant dans la parole philosophique, le désir se reconnaît comme ce trop et ce trop peu de signification, qui est la loi de toute parole.
Aujourd'hui, on peut répondre au : 
Pourquoi philosopher? par une autre question encore : 
Pourquoi parler? et puisque nous parlons : 
Qu'est-ce que parler veut dire et ne peut pas dire?

lundi 30 juillet 2012

Parler, penser, communiquer, philosopher

Penser, c'est à dire parler, est peut-être tout entier dans cette inconfortable situation d'avoir à prêter l'oreille au sens chuchoté afin de ne pas le travestir et de devoir pour tout le convertir dans un discours articulé si l'on ne veut pas qu'il s'égare.
Que le sens ne s'égare pas, c'est exactement ce que j'écrivais l'autre jour en regrettant que ma pensée développe plus vite que ma parole ou mes doigts sur le clavier son raisonnement, ce qui la plupart du temps m'amène à ne plus avoir ou j'en suis et ne plus retrouver le "fond de ma pensée et partir sur les développements qui ne conviennent pas. J'aimerai, j'écrivais, avoir ma pensée directement connectée sur le clavier retranscrivant automatiquement les idées qui surviennent.
L'autre difficulté c'est de correctement "prêter l'oreille au sens chuchoté",  entendre, ce qui est que ce qui est dit et seulement ce qui est dit, sans interprétation, "travestissement". Dans une communication duelle, on peut parfois "avoir une autre lecture" de ce qui est dit. C'est délicat, problématique, on veut entendre autre chose que ce qui est dit, on pense que l'autre dit autre chose que ce que l'on a entendu. Là entre jeu, d'autres éléments de communication, attitude, intonation, regard, c'est l'ordre de l'intuition et cela mérite d'être précisé, confirmé ou infirmé. Sinon, si la démarche n'est pas faite pour valider ou pas l'impression, la communication n'est plus objective, et l'on perd le sens réel de ce qui a été prononcé.
Si penser peut être vrai, c'est pour autant qu'il n'y a pas une substance, ou une faculté, ou une fonction, pensante, indépendante de ce qu'elle pense. C'est au contraire de la mesure où c'est à la chose pensée elle-même, en personne que la parole est donnée. Cette correction à l'avantage de nous débarrasser des impasses que le dualisme ou le subjectivisme apposent à l'intelligence de la pensée, et de nous épargner les monotones, les argumentations sur l'antériorité de l'esprit sur la matière, du sujet sur l'objet ou l'inverse.
La communication implique l'échange des rôles, implique que je ne sois pas seulement moi-même avec mes raisons et mes passions, mais aussi l'autre avec les siennes, et encore implique que l'autre soit aussi moi, donc que l'autre soi autre que lui-même. Alors nous pouvons faire ensemble une parole, nous faisons une harmonie.
On ne pourra jamais comprendre que la communication soit possible si on a commencé par enfermer chaque message, celui d'autrui et le mien, dans nous subjectivités respectives.
Mais parler, qui est penser, est immédiatement communication, c'est-à-dire porte avec soi la capacité d'être de l'autre côté du moi, au dehors pour ainsi dire.
Ainsi, la parole vient de plus loin et de plus profond que du parleur lui-même, qu'elle enveloppe les interlocuteurs dans une même aire de signes et qu'elle est déjà d'une manière inarticulée présente à ce qui n'est pas encore dit.


dimanche 29 juillet 2012

La parole pour exprimer la pensée

Pour Descartes au XVIIè, les choses sont claires : l'homme parle parce que l'homme pense d'abord, le langage n'a d'autre fonction que d'exprimer la pensée. C'est en ce sens que le langage est le propre de l'homme. Descartes tente de le démontrer ainsi : “Or, il est, ce me semble, fort remarquable que la parole, étant ainsi définie, ne convient qu’à l’homme seul. Car, bien que Montaigne et Charon aient dit qu’il y a plus de différence d’homme à homme, que d’homme à bête, il ne s’est toutefois jamais trouvé aucune bête si parfaite, qu’elle ait usé de quelque signe, pour faire entendre à d’autres animaux quelque chose qui n’eût point de rapport à ses passions; et il n’y a point d’homme si imparfait, qu’il n’en use; en sorte que ceux qui sont sourds et muets, inventent des signes particuliers, par lesquels ils expriment leurs pensées. Ce qui me semble un très fort argument pour prouver que ce qui fait que les bêtes ne parlent point comme nous, est qu’elles n’ont aucune pensée, et non point que les organes leur manquent”. Où l’on voit très nettement que, pour Descartes, c’est le langage qui dérive de la pensée et non l’inverse.

La parole, passer de la pensée aux mots n'est pas chose facile, parfois j'aimerai que mon clavier soit directement lié à ma pensée, car les mots ne viennent pas comme ma pensée pense. Chaque frappe de doigts sur le clavier limite le flux de paroles qui inondent mon esprit. Ma pensée va plus vite que mes doigts et je rate le fil de l'histoire. Ma pensée se mets sur pause et le flux s'arrête, plus rien le précipice, le vide devant moi, une falaise sans fin ou les brumes de mon cerveau viennent limiter la transmission. Là, viennent s'ajouter les angoisses, les complexes. Et c'est fini! Plus rien, la source est tarie.
Donc, on ne passe pas directement de la pensée aux mots, un processus plus complexe vient s'immiscer, entre en jeu, le moi, l'ego.   

samedi 21 juillet 2012

La parole...

Si rien ne parle, que tout est indifférent, que si rien ne parle déjà quand le philosophe prend la parole, alors cette parole n'est pas une reponse, elle enchaîne pas sur du signifiant déjà là, elle ne poursuit pas un dialogue commencé déjà, mais elle avance ses mots dans la nuit noire, elle divague, elle fait du bruit et alors pourquoi philosopher.
Mais si d'un autre côté tout parle déjà si les couleurs, les parfums, les sons se répondent déjà, si une langue mathématique dispose les atomes, les planètes, les chromosomes en un discours cohérnt, si l'histoire des hommes ou d'un homme est comme le déroulement d'un récit déjà écrit, si même les mythes qui peuplent nos rêves sont formulés dans une sorte de vocabulaire et articulés par une espèce de syntaxe qui constituent l'inconscient, alors une fois encore pourquoi philosopher. Que pouvons nous dire d'autre, de plus que ce que se dit déjà? Il n'y a rien à ajouter et cette fois-ci le discours philosophique n'est plus un bruit absolu, mais c'est le bavardage d'un perroquet.

La parole est une faculté de l’homme lui permettant d’engager une relation avec autrui. La parole est universelle chez l’espèce humaine, mais la façon dont elle est employée ne l’est pas. Il existe différentes pratiques de la parole. L’emploi de l’une par rapport à l’autre est symptomatique de l’état d’esprit du sujet qui parle. Dans la majorité des cas, la parole est dite commune, ou conventionnelle. Mais elle peut être également violente, ou dialogique. La parole sert également la démarche philosophique. Elle n’est donc pas une simple faculté naturelle,  mais aussi un mode d’expression constitutif d’une identité, personnelle ou collective. Compte tenu de son importance, il est intéressant de distinguer les différentes formes de parole et ce qui permet à certains, par son biais, de philosopher. A ce titre, la parole peut-elle aider à la compréhension du monde et restituer oralement le contenu d’une vérité ?

La parole...
On pense d'abord et ensuite on exprime ce qu'on pense. La parole est la servante de la pensée.
Mais penser c'est déjà parler.

Le sujet qui parle est l'auteur de ce qu'il dit.
Le vrai sujet du dire n'est pas le diseur mais le dit.

Le sens qui est dans les choses dicterait et nous n'aurions qu'à transcrire.
Mais il n'est pas vrai que le monde, les choses, les hommes, les combinaisons de l'espace parlent en clair.

La parole philosophique

Narcissius
Toute l'activité philosophique consiste dans la parole.
Tout d'abord, il existe une idée courante qu'on pense d'abord et qu'ensuite on exprime ce qu'on pense et que c'est cela parler : exprimer. La pensée est conçue comme une substance interne, cachée dont la parole ne serait que la servante et la messagère déléguée aux affaire extérieures.
C'est une idée reçue de dire que le sujet qui parle est l'auteur de ce qu'il dit : "Ce n'est pas moi mais le sens que vous entendez" Héraclite. Cela indique que le vrai sujet du dire n'est pas la diseur mais le dit.
Il faut entendre le sens pour pouvoir le dire mais il reste qu'il faut l'avoir dit pour qu'on puisse l'entendre. 

Chanter, reprendre la parole!

A l'origine était le chant et tout finit par une chanson. Chanter, activité du quotidien. Anodine, semble-t-il. Pourtant, Vincent Delacroix, philosophe et romancier, nous embarque dans une vaste exploration du monde "chantant", pour nous dire combien chanter nous "fait reprendre la parole".

Du mythe d'Orphée, au rockn'roll, l'auteur sillonne le sujet, en forme de préludes et fugues, petits chapitres courts où alternent anecdotes, analyses et perspectives, se faisant échos les uns aux autres. Pourquoi l'homme chante-t-il, puisque ça ne sert à rien, si ce n'est à (se) faire plaisir. Le chant ne sert à rien, mais il est fondamental et universellement partagé par tous les hommes, quelle que soit leur origine culturelle ou sociale. Vincent Delecroix montre comment cette activité de tous les jours inscrit ses racines au plus profond de la nature humaine.

Au commencement était le chant. La musique "pénètre immédiatement, dit Hegel dans l'"Esthétique", avec ses mouvements, dans le siège intérieur de tous les mouvements de l'âme". Chaque sentiment a son chant et chaque chant son sentiment, ritournelle ou complainte, litanie, berceuse, hymne ou romance. Le chant nous accompagne, de la naissance à l'agonie. Il a inspiré les plus grands auteurs, traverse les mythes, unit et galvanise les hommes. "Le désir de chanter, c'est le désir d'être aimé", dit-il, ou le chant comme moyen de se montrer soi, en vérité, et de briser les malentendus. Comme si le chant était le moyen d'être "bien–entendu". Espace de vérité intime, le chant transcende la parole et instaure un rapport unique à soi-même, aux autres et au monde. "Le chant va vers l'autre, cet autre serait-il nous même (…) C'est le début de l'art, sans doute, mais peut-être aussi celui de l'humanité".

 "Porgi amor", Les Noces de Figaro. Un homme rentre chez lui et s'arrête dans les escaliers de son immeuble. La femme qu'il aime chante. Un voisin le rejoint, puis deux puis trois. Ils écoutent. Se mettent à chanter eux aussi. Sauf l'homme (Vincent Delecroix). Qui ne chante pas. Il rejoint son appartement et décide d'écrire un livre sur le chant ...

Refuser le désenchantement. Le chemin vers la civilisation a forcé l'arrachement au chant originel et imposé la parole et le langage. Inévitable "désenchantement" ? Non. "Il y a dans le langage, quelque chose qui le troue et le traverse, par lequel s'engouffre le chant et qui fait virer la parole (…) Ça chante quand quelque chose n'est pas dit".
L'écrivain philosophe nous donne à réfléchir sur cette activité si familière et anodine, qui accompagne nos vies l'air de rien, mais qui interroge sur des questions fondamentales, comme l'identité, inscrite dans la voix ou la parole, dans son rapport au chant.
"Chanter, reprendre la parole" est un ouvrage à la forme étrange, parfois philosophique, parfois lyrique, parfois comique. Comme si parler du chant échappait à toute forme classique et figée du langage. Du coup on est parfois un peu dérouté, mais jamais ennuyé.
Ce livre s'accompagne de la "Petite bibliothèque du chanteur", du même auteur, recueil de textes de philosophes et d'écrivains, qui poursuivent et nourrissent la réflexion engagée avec "Chanter, reprendre la parole".
 
« Sens propre »
La vie nous éloigne de la philosophie, elle nous rapproche de la sagesse. Les auteurs refont ici le même chemin, à partir d’expériences concrètes que tous peuvent partager. Le sens qui apparaît au cœur de ces pratiques, nous nous l’approprions. C’est le sens propre de notre vie.

Vincent Delecroix est philosophe et romancier. Il enseigne la philosophie des religions à l’EPHE. Il a publié plusieurs essais et des romans salués par la critique, parmi lesquels : A la porte (2004), Ce qui est perdu (2006), La Chaussure sur le toit (2007). Son dernier livre, Tombeau d’Achille (2008), lui a valu le Grand Prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre.
 
 
 


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