L'Éthique à Eudème, traité de morale se veut plus « pratique » que le précédent, au sens où l'on cherche à moraliser sans philosophie.
L’Éthique à Eudème semble lui substituer l'idée de καλοκαγαθία comme perfection de la vertu. Le but et le mode de cette qualité parfaite est le service et la contemplation de Dieu, servant à subjuguer les passions ; tous les biens extérieurs doivent être choisis à cette fin. Or le sujet de la religion n'avait pas été traité par Aristote. Ce lien attribué entre la vertu et la contemplation de Dieu est opposé à la distinction traditionnellement aristotélicienne entre vie spéculative et vie pratique – cela tient davantage du platonisme. D'autres différences apparaissent : l’Éthique à Eudème traite notamment de l'influence de la fortune sur le bonheur, dans un esprit religieux.
Le bonheur et ses causes
Du bonheur. Des causes du bonheur ; ces causes sont, ou la nature, ou l'éducation, ou la pratique et l'expérience ; elles peuvent être aussi, ou la faveur spéciale des Dieux, ou le hasard. - Le bonheur se compose surtout de trois éléments, la raison, la vertu, et le plaisir.
Le bonheur qui est la plus belle et la meilleure de toutes les choses, en est aussi tout à la fois la plus agréable et la plus douce.
Enfin nous rechercherons si, toutes ces explications du bonheur étant fausses, le bonheur n'est l'effet que de l'une de ces deux causes : ou il vient de la faveur des Dieux qui nous l'accordent, comme ils inspirent les hommes saisis d'une fureur divine et embrasés d'enthousiasme sous le souffle de quelque génie ; ou bien, il vient du hasard ; car il y a beaucoup de gens qui confondent le bonheur et la fortune.
On doit voir sans peine que le bonheur ne se trouve dans la vie humaine que grâce à tous ces éléments réunis, ou à quelques-uns d'entre eux, ou tout au moins à un seul. La génération de toutes les choses vient, ou peu s'en faut, de ces divers principes ; et c'est ainsi qu'on peut assimiler tous les actes qui dérivent de la réflexion aux actes même qui relèvent de la science.
Le bonheur, ou en d'autres termes une heureuse et belle existence, consiste surtout dans trois choses, qui semblent être les plus désirables de toutes ; car le plus grand de tous les biens, selon les uns, c'est la prudence ; selon les autres, c'est la vertu ; selon d'autres enfin, c'est le plaisir.
Des moyens de se procurer le bonheur. Il faut se proposer un but spécial dans la vie, et ordonner toutes ses actions sur ce plan.- Il ne faut pas confondre le bonheur avec ses conditions indispensables.
De même ici, comme dans une foule d'autres cas, il ne faut pas confondre le bonheur avec les choses sans lesquelles on ne saurait être heureux.
Des théories antérieures. Il ne faut pas tenir compte des opinions du vulgaire ; il ne faut étudier que celles des sages. — Il est plus conforme à la raison et plus digne de Dieu de croire que le bonheur dépend des efforts de l'homme, plutôt que de croire qu'il est le résultat du hasard ou de la nature.
Si l'on ne fait du bonheur que le résultat du hasard ou de la nature, il faut que la plus grande partie des hommes y renoncent ; car alors l'acquisition du bonheur ne dépend plus des soins de l'homme; il ne relève plus de lui ; l'homme n'a plus à s'en occuper lui-même. Si au contraire on admet que les qualités et les actes de l'individu peuvent décider de son bonheur, dès lors, il devient un bien plus commun parmi les hommes ; et même un bien plus divin ; plus commun, parce qu'un plus grand nombre pourront l'obtenir ; plus divin, parce qu'il sera la récompense des efforts que les individus auront faits pour acquérir certaines qualités, et le prix des actions qu'ils auront accomplies dans ce but.
Définition du bonheur. Des divers genres de vie où la question du bonheur n'est point impliquée. — il y a trois genres de vie que l'on embrasse quand on est maître de choisir à son gré : la vie politique, la vie philosophique et la vie de plaisir, de jouissances. -- Réponse et opinion d'Anaxagore sur le bonheur.
De même donc que nous avons indiqué trois éléments du bonheur, et signalé plus haut ces trois biens comme les plus grands de tous pour l'homme : la vertu, la prudence et le plaisir, de même aussi nous voyons qu'il y a trois genres de vie que chacun embrasse de préférence, dès qu'il en a le libre choix : la vie politique, la vie philosophique, et la vie de plaisir et de jouissance.
La vie philosophique ne s'applique qu'à la sagesse et à la contemplation de la vérité ; la vie politique s'applique aux belles et glorieuses actions, et j'entends par là celles qui viennent de la vertu ; enfin la vie de jouissance se passe tout entière dans les plaisirs du corps. Ceci doit faire comprendre pourquoi il y a tant de différences, comme je l'ai déjà dit, dans les idées qu'on se fait du bonheur.
On demandait à Anaxagore de Clazomènes quel était suivant lui l'homme le plus heureux :« Ce n'est aucun de ceux que vous supposez, répondit-il ; et le plus heureux des hommes selon moi vous semblerait probablement un homme bien étrange. » Le sage répondait ainsi, parce qu'il voyait bien que son interlocuteur ne pouvait pas s'imaginer qu'on dût mériter cette appellation d'heureux, sans être tout au moins puissant, riche, ou beau. Quant à lui, il pensait peut-être que l'homme qui accomplit avec pureté et sans peine tous les devoirs de la justice, ou qui peut s'élever à quelque contemplation divine, est aussi heureux que le permet la condition humaine.
Des misères de la vie humaine ; il vaudrait mieux ne pas vivre. Belle réponse d'Anaxagore. -- Opinions diverses des hommes sur le bonheur ; la vertu et la sagesse sont les éléments indispensables du bonheur. --- Erreur de Socrate qui croyait que la vertu est une science ; la vertu consiste essentiellement dans la pratique.
On voit donc, d'après tout ce qu'on vient de dire, qu'en général les hommes ramènent le bonheur à trois genres de vie : la vie politique, la vie philosophique, et la vie de jouissances. Quant au plaisir qui ne concerne que le corps et les jouissances qu'il procure, on sait assez clairement ce qu'il est, comment et par quels moyens il se produit. En conséquence, il serait assez inutile de rechercher ce que sont ces plaisirs corporels. Mais on peut se demander avec quelque profit s'ils contribuent ou non au bonheur, et comment ils y contribuent. On peut se demander, en admettant qu'il faille mêler à la vie quelques plaisirs honnêtes, si ce sont ceux-là qu'il y faut mêler, et s'il y a une nécessité inévitable de les prendre à quelqu'autre titre ; ou bien, s'il n'y a point encore d'autres plaisirs qu'on puisse regarder avec raison comme un élément du bonheur, en donnant des jouissances positives à sa vie, et non pas seulement en écartant la douleur loin de soi.
Le vieux Socrate pensait que le but suprême de l'homme c'était de connaître la vertu ; et il consacrait ses efforts à chercher ce que c'est que la justice, le courage et chacune des parties qui composent l'ensemble de la vertu. A son point de vue, il avait raison, puisqu'il pensait que toutes les vertus sont des sciences, et qu'on devait du même coup connaître la justice et être juste, comme c'est aussi du même coup que nous apprenons l'architecture ou la géométrie, et que nous sommes architectes ou géomètres. II étudiait donc la nature de la vertu, sans s'inquiéter comment elle s'acquiert ni de quels éléments réels elle se forme.
Du bonheur. --- On convient que c'est le plus grand des biens accessibles à l'homme. L'homme seul, en dehors de Dieu, peut être heureux. Les ares inférieurs à l'homme ne peuvent jamais être appelés heureux.
On convient généralement que le bonheur est le plus grand et le plus précieux de tous les biens qui peuvent appartenir à l'homme. Quand je dis à l'homme, j'entends que le bonheur pourrait être aussi le partage d'un être supérieur à l'humanité, c'est-à-dire de Dieu.
Le bonheur doit être regardé comme la chose la plus excellente qu'il soit donné à l'homme de pouvoir obtenir.
Du bien suprême. Examen de trois théories principales sur cette question. -- Réfutation de la théorie du bien en soi, et de la théorie générale des Idées. Elles ne peuvent servir en rien à la vie pratique. — Le bien se retrouve dans toutes les catégories ; il y a autant de sciences du bien qu'il y a de sciences de l'être. — Méthode inexacte pour démontrer le bien en soi. — La politique ainsi que la morale étudient et poursuivent un bien qui leur est propre.
Quel est le bien suprême et voir en combien de sens on peut entendre ce mot. Il y a ici trois opinions principales. On dit, par exemple, que le bien suprême, le meilleur de tous les biens, c'est le bien lui-même, le bien en soi ; et au bien en soi, on attribue ces deux conditions, d'être le bien primordial, le premier de tous les biens, et d'être cause par sa présence que les autres choses deviennent aussi des biens.
Le bien se prend en une foule d'acceptions, et il en reçoit autant que l'être lui-même. L'être, d'après les divisions établies ailleurs, exprime la substance, la qualité, la quantité, le temps ; et il se retrouve en outre dans le mouvement, qui est subi et dans le mouvement qui est donné. Le bien se retrouve également dans chacune de ces catégories diverses; et ainsi, dans la substance, le bien est l'entendement, le bien est Dieu ; dans la qualité, il est le juste ; dans la quantité, c'est le terme moyen et la mesure ; dans le temps, c'est l'occasion ; et dans le mouvement, c'est, si l'on veut, ce qui instruit et ce qui est instruit.
Pour faire voir que le bien en soi n'existe pas
C'est que l'idée du bien en soi n'est point pratique et applicable. Par la même raison, le bien commun n'est pas le bien en soi, le but est pour l'homme un bien réel et même le bien suprême, entre tous ceux que l'homme peut acquérir.






