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mercredi 6 mars 2013

Qu'est-ce qu'un philosophe?

Socrate, père de la philosophie occidentale.
Le type, le plus achevé du philosophe, une vocation philosophique exemplaire.
Le philosophe est un homme qui vit au contact de ses semblables dans la Cité.
Le philosophe ne fuit pas le monde . Il vit dans le monde, il assume les responsabilités de la vie sociale et de sa propre condition humaine.
C'est observateur lucide de son temps ou un témoin impartiale de la réalité.
Il possède une capacité de concentration et de vigilance constante, la vigilance philosophique.
Il y a dans l'attitude philosophique une conscience plus élevée que celle que nous déployons d'ordinaire.
La philosophie commence avec le dialogue socratique à la différence du bavardage qui est une conscience limitée de la parole. Une parole qui n'a rien à dire et qui a si peu de de présence qu'en réalité, elle ne s'adresse à personne et ne fait pas même attention à ce qu'elle dit. Dans le dialogue, l'attention est plus vive.
Philosopher c'est poser des questions, viser l'essence.
Immergés dans l'opinion, nous n'avons pas conscience de notre ignorance. Un esprit qui reconnaît ses limites est ouvert, un esprit qui croît être au courant de tout est borné, parce qu'il a des idées sur tout.
Socrate est philosophe dans sa remise en question du savoir et dans son exigence de justification. Il a conscience qu'il ne sait rien. 
La philosophie commence dans le non-savoir. Un esprit qui commence par la vacuité libère immédiatement son intelligence.
La philosophie n'est pas l'éristique. L'entretien philosophique est sincère parce qu'il vise la vérité. Le philosophe accepte de ne rien savoir, mais recherche la totalité de ce qui est. La vérité seule a autorité.
La conscience intérieur est la seule autorité, parce qu'en matière de vérité l'esprit ne doit s'incliner que devant l'évidence.
La sophistique suit le pli de la démagogie. La rhétorique des sophistes est un rt de persuasion qui peut se détourner de la vérité, le résultat recherché étant le pouvoir, intention de commander les hommes.
La philosophie peut être considérée comme un exercice de lucidité, nu et sans présupposé. Il ne reste que la libre recherche capable de déraciner l'erreur, placer l'âme devant elle-même, pour lui redonner le désir du vrai : "Connais-toi, toi-même!" 
La vérité est en nous dans l'âme elle-même, c'est la vie intime de l'esprit.
Socrate est philosophe au sens où il est "éveilleur", un accoucheur d'esprit. Il pratique la maïeutique, l'art de faire accoucher l'esprit de la vérité qu'il porte en lui. Il effectue une sorte de réminiscence de la vérité,  où on se réveille de la torpeur de son ignorance. C'est l'authentique expérience de la compréhension, c'est l'éveil de l'intelligence.
Le philosophe semble un homme indépendant, mû par une recherche personnelle et sincère de la vérité.
Une philosophie s'assume dans la vie concrète. L'attitude philosophique est une manière personnelle que nous avons de penser la vie.
La naturel philosophique est une disposition à la compréhension globale de la vie, un style, un tour d'esprit, le souci de vérité, vivre dans la vérité.
La vérité est l'objet même de la philosophie.
Si on veut être philosophe, soyons ce que nous sommes, une intelligence claire en accord avec ce qui est. Bien faire son métier d'homme avec le souci de bien vivre, avec le sens de la recherche toujours en mouvement vers le vrai et l'authentique, être toujours en éveil, chercher à comprendre.
Avoir la capacité de s'étonner et de s'émerveiller. Est philosophe celui qui garde cette capacité rare de s'étonner de tout, celui pour qui rien n'est en soi banal, ni insignifiant.
Tel est le point de départ de la philosophie, pouvoir s'émerveiller, c'est pouvoir congédier le voile des représentations toutes faites qui s'interposent entre nous et le réel, pouvoir être touché au coeur par la présence de ce qui est.
La philosophie est une sorte de lucidité supérieure à la vigilance quotidienne par rapport au caractère relatif des opinions dans leur appréciation du réel.
Tant qu'il y a un souci de vérité, il y a de l'humain.
On devient philosophe quand on aime la vérité pour elle-même.

vendredi 15 février 2013

D'homo erectus au philosophe...

Le langage articulé et la pensée sont nés d'un développement spécifique du cerveau, lequel est lui-même en grande partie un effet indirect de la station debout adoptée par homo erectus, l'un de nos lointains ancêtres. La station droite que l'homme est le seul de tous les mammifères à avoir adoptée est donc peut-être la particularité physique qui par toute série d'événements et de bouleversements dérivés a fini par faire d'un certain primate un être parlant, intelligent, et donc un philosophe. Le mammifère ne vit pas seulement près du sol ; il est plaqué sur lui. L'homme est le seul à faire face au monde, à le considérer comme un objet à comprendre est un défi à relever. Le langage articulé, c'est à dire la capacité d'émettre des son qui combinent des voyelles et des consonnes de manière à former les mots d'une phrase et les phrases d'un discours, capacité dont l'homme est le seul détenteur, ne serait sans doute jamais apparu si le cerveau n'avait réservé certaines zones spécialisées pour elle. Or cette spécialisation est le résultat d'un suite de mécanisme physiologiques dont l'être humain a été le bénéficiaire mais non bien sûr l'auteur.
La station verticale n'a pas libéré seulement la tête, elle a aussi libéré la main. L'homme est le plus intelligent des animaux parce qu'il a une main. L'intelligence est un terme général et abstrait que l'on peut fixer à une activité spécifique.
La main en revanche est un organe qui symbolise le travail et la technique parce qu'elle en est l'instrument immédiat. La main avec le pouce opposable est un outil polyvalent qui peut frapper et caresser, percer et polir tirer et enfoncer. Les outils matériel sont d'abord conçus comme des prolongement s ou des prothèses, plus forts, plus efficaces, plus précis. La pensée entretien avec le travail du corps des relations que l'on peut dire dialectique, c'est à dire bilatérale : il n'y a pas de travail sans pensée préalable, mais corollairement, par voir de conséquence, la pensée est stimulée par le travail.


mardi 12 février 2013

La métaphysique d'Aristote : sa nature et son but

Puisque telle est la science que nous cherchons, il nous faut examiner de quelles causes et de quels principes s'occupe cette science qui est la philosophie. C'est ce que nous pourrons éclaircir par les diverses manières dont on conçoit généralement le philosophe. On entend d'abord par ce mot l'homme qui sait tout, autant que cela est possible, sans savoir les détails. En. second lieu, on appelle philosophe celui qui peut connaître les choses difficiles et peu accessibles à la connaissance humaine; or les connaissances sensibles étant communes à tous et par conséquent faciles, n'ont rien de philosophique. Ensuite on croit que plus un homme est exact et capable d'enseigner les causes, plus il est philosophe en toute science. En outre, la science qu'on étudie pour elle-même et dans le seul but de savoir, paraît plutôt la philosophie que celle qu'on apprend en vue de ses résultats. Enfin, de deux sciences, celle qui domine l'autre, est plutôt la philosophie que celle qui lui est subordonnée; car le philosophe ne doit pas recevoir des lois, mais en donner; et il ne doit pas obéir à un autre, mais c'est au moins sage à lui obéir.
La sagesse est science relative à certains principes et à certaines causes. Le philosophe est celui qui sait tout sans savoir les détails. C'est celui qui connaît les choses difficiles hors du domaine des sens. il est capable d'enseigner les causes. Il étudie pour la science elle-même et dans le seul but de savoir. Le philosophe ne reçoit pas de lois mais en donne.
Telle est la nature et le nombre des idées que nous nous formons de la philosophie et du philosophe. De tous ces caractères de la philosophie, celui qui consiste à savoir toutes choses, appartient surtout à l'homme qui possède le mieux la connaissance du général ; car celui-là sait ce qui en est de tous les sujets particuliers. Et puis les connaissances les plus générales sont peut-être les plus difficiles à acquérir; car elles sont les plus éloignées des sensations. Ensuite, les sciences les plus exactes sont celles qui s'occupent le plus des principes; en effet celles dont l'objet est plus simple sont plus exactes que celles dont l'objet est plus composé; l'arithmétique, par exemple, l'est plus que la géométrie. Ajoutez que. la science qui peut le mieux enseigner, est celle qui étudie les causes; car enseigner, c'est dire les causes de chaque chose.
Tous les hommes, par nature, aspirent à savoir. Preuve en est  leur amour des sensations, car ils les aiment pour elles-même indépendamment de leur utilité. Celui qui trouve du plaisir au savoir est l'ami du savoir : le philosophe, dont le savoir est aimé pour lui-même.
Le savoir est décrit selon un ordre hiérarchique qui va de la sensation à la sagesse en passant par la mémoire, l'expérience, l'art et la science. 
Faire un retour sur "La métaphysique...des sens, à la mémoire"

(Vous pouvez retrouver le texte original : ICI)
Cette lecture vous convient-elle, est-ce satisfaisant, en tirez-vous quelque chose?

jeudi 13 septembre 2012

La métaphysique d'Aristote, Chapitre II

Le philosophe, l'homme qui sait tout, autant que cela est possible sans savoir les détails, celui qui peut connaître les choses difficiles et peu accessible à la connaissance humaine, or les connaissances sensibles communes à tous, par conséquent faciles et non philosophiques.
La science que l'on étudie par elle-même dans le seul but de savoir paraît plutôt la philosophie que celle que l'on apprends en vue de résultat. La philosophie domine car elle ne doit pas recevoir de lois, mais en donner, elle ne doit pas obéir mais c'est au moins sage de lui obéir.

De tous ces caractères de la philosophie, celui qui consiste à savoir toutes choses, appartient surtout à l'homme qui possède le mieux la connaissance du général ; car celui-là sait ce qui en est de tous les sujets particuliers. Et puis les connaissances les plus générales sont peut-être les plus difficiles à acquérir; car elles sont les plus éloignées des sensations. Ensuite, les sciences les plus exactes sont celles qui s'occupent le plus des principes; en effet celles dont l'objet est plus simple sont plus exactes que celles dont l'objet est plus composé. Ajoutez que. la science qui peut le mieux enseigner, est celle qui étudie les causes; car enseigner, c'est dire les causes de chaque chose.

De plus, savoir uniquement pour savoir, appartient surtout à la science de ce qu'il y a de plus scientifique; car celui qui veut apprendre dans le seul but d'apprendre, choisira sur toute autre la science par excellence, c'est-à-dire la science de ce qu'il y a de plus scientifique; et ce qu'il y a de plus scientifique, ce sont les principes et les causes; car c'est à l'aide des principes et par eux que nous connaissons les autres choses, et non pas les principes par les sujets particuliers. Enfin, la science souveraine, faite pour dominer toutes les autres, est celle qui connaît pourquoi il faut faire chaque chose; or, ce pourquoi est le bien dans chaque chose, et, en général, c'est le bien absolu dans toute la nature.

De tout ce que nous venons de dire, il résulte que le mot de philosophie dont nous avons recherché les diverses significations, se rapporte à une seule et même science. Une telle science s'élève aux principes et aux causes; or, le bien, la raison des choses, est au nombre des causes. Et qu'elle n'a pas un but pratique, c'est ce qui est évident par l'exemple des premiers qui se sont occupés de philosophie. Ce fut en effet l'étonnement d'abord comme aujourd'hui, qui fit naître parmi les hommes les recherches philosophiques. Entre les phénomènes qui les frappaient, leur curiosité se porta d'abord sur ce qui était le plus à leur portée ; puis, s'avançant ainsi peu à peu, ils en vinrent à se demander compte de plus grands phénomènes, comme des divers états de la lune, du soleil, des astres, et enfin de l'origine de l'univers. Or, douter et s'étonner, c'est reconnaître son ignorance... Voilà pourquoi on peut dire en quelque manière que l'ami de la philosophie est aussi celui des mythes ; car la matière du mythe, c'est l'étonnant, le merveilleux. Si donc on a philosophé pour échapper à l'ignorance, il est clair qu'on a poursuivi la science pour savoir et sans aucun but d'utilité. Le fait eut fait foi : car tout ce qui regarde les besoins, le bien-être et la commodité de la vie était déjà trouvé, lorsqu'on entreprit un tel ordre de recherches. Il est donc évident que nous ne cherchons la philosophie dans aucun intérêt étranger ; et comme nous appelons homme libre celui qui s'appartient à lui-même et qui n'appartient pas à un autre, de même la philosophie est de toutes les sciences la seule libre; car seule elle est à elle-même son propre but. Ainsi toutes les sciences sont plus nécessaires que la philosophie, mais nulle n'est plus excellente. Et rien ne diffère plus que la possession de cette science et son début. On commence, ainsi que nous l'avons dit, par s'étonner que les choses soient de telle façon. 

samedi 1 septembre 2012

Aristote, "La métaphysique", texte fondateur pour moi

1 [980a] L'homme a naturellement la passion de connaître; et la preuve que ce penchant existe en nous tous, c'est le plaisir que nous prenons aux perceptions des sens. Indépendamment de toute utilité spéciale, nous aimons ces perceptions pour elles-mêmes; et au-dessus de toutes les autres, nous plaçons celles que nous procurent les yeux. Or, ce n'est pas seulement afin de pouvoir agir qu'on préfère exclusivement, peut-on dire, le sens particulier de la vue au reste des sens; on le préfère même quand on n'a absolument rien à en tirer d'immédiat ; et cette prédilection tient à ce que, de tous nos sens, c'est la vue qui, sur une chose donnée, peut nous fournir le plus d'informations et nous révéler le plus de différences.
2 La nature, on le sait, a doué les animaux de la faculté de sentir. Mais, chez quelques-uns, la sensation ne produit pas le souvenir, [980b] tandis que chez d'autres elle le produit. C'est là ce qui fait que ces derniers sont plus intelligents, et qu'ils sont susceptibles de s'instruire infiniment plus que ceux qui n'ont pas la faculté de la mémoire. 3 Les animaux, qui, tout en étant intelligents, ne peuvent rien apprendre, sont en général ceux à qui la nature a refusé un organe pour percevoir les sons, comme l'abeille et les autres espèces, s'il y en a qui soient à cet égard dénuées comme elle. Au contraire, ceux des animaux qui, à la mémoire, peuvent ajouter le sens de l'ouïe sont en état de s'instruire.
4 Ainsi, les animaux autres que l'homme ne vivent que sur des représentations sensibles et sur des souvenirs ; mais ils ne profitent que médiocrement de l'expérience, tandis que l'espèce humaine a, pour se conduire dans la vie, l'art et la réflexion. 5 C'est la mémoire qui forme l'expérience dans l'esprit de l'homme; car les souvenirs d une même chose constituent, en se multipliant pour chaque cas, l'expérience dans toute son énergie ; [981a] et l'expérience est bien près de valoir la science et l'art, auxquels elle ressemble beaucoup. C'est l'expérience en effet qui a enfanté l'art et la science chez les hommes, attendu que, comme le dit si bien Polus, «C'est l'expérience qui engendre l'art, tandis que l'inexpérience ne doit le succès qu'au hasard qui la favorise ». 6 Le moment où l'art apparaît est celui où, d'un grand nombre de notions déposées dans l'esprit par l'expérience, il se forme une conception générale, qui s'applique à tous les cas analogues. Ainsi, avoir cette notion que Callias, atteint de telle maladie, a été soulagé par tel remède, et que Socrate et une foule d'autres personnes qui souffraient du même mal, ont été soulagés de la même manière, c'est là un fait d'expérience et d'observation. 7 Mais concevoir que, pour toutes les personnes qui peuvent être rangées dans une même classe comme ayant la même affection maladive, inflammation, mouvement de bile, fièvre ardente, etc., le même remède a eu la même efficacité, c'est là une conception qui appartient au domaine de l'art 8 Dans la pratique, l'expérience semble se confondre avec l'art, dont elle ne se distingue pas ; et même on peut remarquer que les gens qui n'ont pour eux que l'expérience, paraissent réussir mieux que ceux qui, sans les données de l'expérience, n'interrogent que la raison. Le motif de cette différence est manifeste; c'est que l'expérience ne fait connaître que les cas particuliers, tandis que l'art s'attache aux notions générales, aux universaux .9 Or, quand on agit et qu'on produit quelque chose, il ne peut jamais être question que de cas particuliers. Le médecin, qui soigne un malade, ne guérit pas l'homme, si ce n'est d'une façon détournée; mais il guérit Callias, Socrate, ou tel autre malade affligé du même mal, et. qui est homme indirectement, dans le sens général de ce mot. 10 II s'ensuit que, si le médecin ne possédait que la notion rationnelle, sans posséder aussi l'expérience, et qu'il connût l'universel sans connaître également le particulier dans le général, il courrait bien des fois le risque de se méprendre dans sa médication, puisque, pour lui, c'est le particulier, l'individuel, qu'avant tout il s'agit de guérir.
11 Néanmoins savoir les choses et les comprendre est à nos yeux le privilège de l'art bien plus encore que celui de l'expérience ; et nous supposons que ceux qui se conduisent par les règles de l'art sont plus éclairés et plus sages que ceux qui ne suivent que l'expérience seule, parce que toujours la sagesse nous semble bien davantage devoir être la conséquence naturelle du savoir. 12 Cela vient de ce que ceux qui sont guidés par les lumières de l'art connaissent la cause des choses, tandis que les autres ne s'en rendent pas compte. L'expérience nous apprend simplement que la chose est; mais elle ne nous dit pas le pourquoi des choses. L'art, au contraire, nous en révèle le pourquoi et la cause. 13 Aussi, en chaque genre, ce sont les hommes supérieurs, les architectes, que nous estimons le plus, et à qui nous supposons plus de science qu'aux ouvriers, [981b] qui ne font que travailler de leurs mains. Si les premiers nous paraissent plus savants et plus éclairés, c'est qu'ils connaissent les causes de ce qu'ils produisent, tandis que les autres, à la manière de certains corps sans vie, agissent certainement, mais agissent sans aucune connaissance de ce qu'ils font, comme le feu, qui brûle et ne le sait pas. 14 II est vrai que, si c'est par suite d'une organisation naturelle que les corps inanimés produisent chacun leur action propre, c'est grâce à l'habitude que les manœuvres remplissent si bien les leurs, de telle sorte que ce n'est pas pratiquement que les chefs sont plus habiles que leurs ouvriers, mais encore une fois c'est parce qu'ils raisonnent ce qu'il faut faire et qu'ils connaissent les causes de leurs actes.
15 D'une manière générale, ce qui prouve qu'on sait réellement une chose, c'est d'être capable de l'enseigner à autrui ; et voilà comment nous trouvons que l'art est de la science beaucoup plus que l'expérience ne peut en être, parce que ceux qui sont arrivés à l'art sont en état d'enseigner et que ceux qui n'ont que l'expérience en sont incapables.16 C'est là encore pourquoi nous ne confondons jamais les perceptions sensibles avec la science. Cependant la sensibilité nous donne les notions les plus puissantes et les plus décisives des objets particuliers; mais elle ne nous dit jamais le pourquoi de la chose. Ainsi, dans l'exemple qui vient d'être cité, la sensation ne nous explique pas pourquoi le feu est chaud; elle nous informe simplement qu'il nous brûle.17 Aussi le premier qui inventa un art quelconque, en allant au-delà des impressions sensibles que tout le monde éprouve, dut vraisemblablement exciter parmi les hommes une réelle admiration, non pas seulement comme ayant fait une découverte utile, mais comme étant un sage, fort supérieur à tous ses semblables. Plus tard, quand les arts se furent multipliés, les uns l'appliquant aux besoins nécessaires et les autres à l'agrément de la vie, on ne cessa pas pour cela de toujours considérer les gens qui s'élevaient jusqu'à l'art comme plus savants que les gens de simple expérience; et cette estime leur fut accordée précisément parce que leurs connaissances n'avaient pas un but d'application immédiate. 18 Mais, une fois que tous les arts indispensables se furent constitués, on vit surgir des sciences dont l'objet ne peut être ni l'agrément ni le besoin. Elles naquirent tout d'abord dans les climats où l'homme peut se livrer plus facilement au repos; et c'est ainsi que les sciences mathématiques prirent naissance en Egypte, où la caste des prêtres employait de cette façon les loisirs qui lui avaient été ménagés.
19 Dans notre Morale, on a pu voir par quels caractères se distinguent réciproquement l'art, la science et les autres connaissances de cet ordre ; mais pour notre étude actuelle, tout ce que nous voulons dire, c'est que, dans l'opinion de tout le monde, la science que l'on décore du nom de Sagesse, la Philosophie, a pour objet les causes et les principes des choses. 20 Je le répète donc, en résumant ce qui précède : l'expérience, à ce qu'il semble, est un degré de science plus relevé que la sensation, sous quelque forme que la sensation s'exerce ; l'homme qui se guide par les données de l'art est supérieur à ceux qui suivent exclusivement l'expérience ; l'architecte est au-dessus des manœuvres; et les sciences de théorie sont au-dessus des sciences purement pratiques. [982b] Enfin, et par une conséquence évidente, la Sagesse ou Philosophie est la science qui étudie certaines causes et certains principes définis.
§ 1La passion de connaître. Cette observation d'Aristote est très-vraie; le désir de savoir est naturel en nous; et c'est là un des caractères essentiels qui distinguent l'homme de la brute. La philosophie fait bien d'y insister. Il semble que, dans la Genèse, cette passion instinctive de connaître soit jugée mauvaise, puisque la chute de l'homme est attribuée à sa désobéissance et à son désir de connaitre le. bien et le mal, Genèse, ch. u et ni. L'Imitation de J.-C. traduit mot à mot, liv. I, ch. II, § 1, cette pensée d'Aristote, qu'elle parait s'approprier en la citant : « Omnis homo naturaliter scire desiderat. » Ceci prouve que l'Imitation a dû être écrite au plus tôt après l'introduction de la Métaphysique dans les écoles, c'est-à-dire vers la fin du règne de saint Louis. Bossuet dit aussi, non sans quelque nuance de blâme : « Entre toutes les passions de l'esprit humain, l'une des plus violentes, c'est le désir de savoir. » Sermon sur la Mort, p. 393.
— Peut-on dire. Il faut remarquer cette restriction ; Aristote ne prétend pas donner à la vue une supériorité exclusive, quoique bien des fois il en ait fait l'éloge dans ses divers ouvrages. Dans le Traité de la sensation et des choses sensibles, ch. I, § 10, p. 24 de ma traduction, il dit en propres termes : « De  toutes les facultés, la plus importante pour les besoins de l'animal ainsi qu'en elle-même, c'est la vue; mais pour l'intelligence, bien qu'indirectement, c'est l'ouïe. » Aristote justifie cette prédominance intellectuelle de l'ouïe par le langage, qu'elle seule perçoit, et qui est le lien entre les hommes. C'est par là qu'il explique comment les aveu-gles-nés sont plus intelligents que les sourds-muets. Dans le Timée, p. 148, traduction de M. Victor Cousin, Platon fait un éloge non moins magnifique de la vue, à laquelle nous devons la philosophie elle-même, par la raison qu'en donne Aristote.
§ 2. De la faculté de sentir. Dans le Traité de l'âme, liv. II, ch. n, § 4, p. 174 de ma traduction, Aristote a établi que c'est la sensibilité qui constitue essentiellement l'animal. C'est là un principe. parfaitement exact.
— Ces derniers sont plus intelligents. J'emprunte cette leçon à l'édition de M. Bonitz et à celle de M. Schwegler, qui l'ont prise dans quelques bons manuscrits; elle est confirmée par le commentaire d'Alexandre d'Aphrodise ; et elle est très-préférable à la leçon vulgaire.
§ 3Comme l'abeille. Dans l'Histoire des animaux, liv. IX , ch. XL, p. 200, édition Firmin-Didot, Aristote est moins affirmatif; il regarde la surdité de l'abeille comme peu prouvée ; il cite même certains faits qui semblent démontrer le contraire.
 Les autres espèces. Dans le Traité de l'âme, liv. II, ch. iii, § 7, p. 487 de ma traduction, Aristote se borne à dire, comme ici. que plusieurs espèces d'animaux sont privées de certains sens, et, entre autres, de Foule ; mais il n'indique pas particulièrement quelles sont ces espèces, et il ne cite pas l'abeille.
§ 4. L'art et la réflexion. Il faut rapprocher ce passage de la théorie toute pareille qui se trouve à la fin des Derniers Analytiques, liv. II, ch. xix, § 5, p. 288 de ma traduction. Les idées sont absolument les mêmes, et les expressions aussi sont parfois identiques.
§ 5. C'est la mémoire qui forme l'expérience dans l'esprit de l'homme, parce que la mémoire chez l'homme est plus développée que chez les animaux. Entre les hommes eux-mêmes, la différence de force et d'étendue dans la faculté de la mémoire est une cause très puissante d'infériorité ou de supériorité.
— Comme le dit si bien Polus. Dans le Gorgias de Platon, p. 186, t. III, traduction de M. Cousin, Polus exprime la même pensée dans des termes plus explicites : « L'expérience fait que notre vie marche « avec ordre, et l'inexpérience fait « qu'elle marche au hasard ». La citation telle que la fait Aristote est plus courte et moins claire. Comme Polus avait écrit un ouvrage de rhétorique, ainsi que l'atteste un autre passage du Gorgias, ibid., p. 226, on peut croire que les deux citations de Platon et d*Aristote sont tirées de cet ouvrage. Mais laquelle des deux est la plus fidèle?
§ 6. Déposées dans l'esprit. Voir le passage des Derniers Analytiques, cité plus haut sur le § 4.
— D'expérience et d'observation. Il n'y a qu'un seul mot dans le texte.
— Callias... Socrate. Le même exemple est reproduit, à l'appui de la même pensée, dans la Rhétorique, liv. I, ch. iii, § 11, p. 22 de ma traduction.
§ 7. Toutes les personnes. Il faut remarquer la généralité de l'expression dont se sert Aristote : Toutes. Cette généralité constitue à elle seule la différence entre l'expérience et l'art tel qu'il le conçoit ; en d'autres termes, entre l'empirisme et la science. C'est ce qu'il dit lui-même au § suivant.
— Au domaine de l'art, qui, à ce point de vue, se rapproche beaucoup de la science, de même que l'expérience se rapproche beaucoup de l'art.
§ 8Qui n'ont pour eux que l'expérience. On pourrait traduire d'un seul mot : « les empiriques », si ce mot n'avait dans notre langue un sens défavorable. Que la raison. Ou peut-être plus exactement : « Que la notion générale qu'ils ont de la chose ».
 L'art s'attache aux notions générales. C'est aussi le caractère essentiel de la science.
— Aux universaux. J'ai ajouté ces mots ; ils paraphrasent les précédents sous une forme qui nous est plus familière, dans la langue bien connue de la Scholastique.
§ 9. Quand on agit. C'est toujours le cas de l'expérience et de l'art. La science proprement dite est plutôt contemplative.
— Si ce n'est d'une façon détournée. Mot à mot : « par accident », ou bien encore : « indirectement  »
.- Dans le sens général de ce mot. J'ai ajouté cette sorte de complément pour rendre toute la force du texte.
§ 10. La notion rationnelle. Voir plus haut, § 8.
— Il courrait... le risque. Observation profonde, dont on peut tous les jours vérifier la justesse.
— Se méprendre dans sa médication. Les erreurs des médecins les plus soigneux n'ont pas souvent d'autre cause ; ils connaissent bien le général ; mais ils connaissent moins bien le cas particulier, qu'ils n'ont pu étudier suffisamment.
— Dans le général. J'ai encore ajouté ces mots pour rendre le texte dans toute sa force.
§ 11Plus éclairés et plus sages. Il n'y a que ce dernier mot dans le texte ; mais, dans notre langue, il n'aurait pas suffi; j'ai dû y ajouter.
§ 12Connaissent la cause des choses. On sait que, dans les théories d'Aristote , la connaissance des causes est la condition essentielle de la science.
— L'art au contraire nous en révèle le pourquoi et la cause. L'art est alors l'égal de la science ; voir un peu plus bas, § 15. Sur l'importance de la connaissance par la cause, on pourrait citer une foule de passages où cette théorie est répétée sous des formes presque identiques. Je me borne aux deux suivants de la Métaphysique elle-même, liv. I, ch. iii, § 1, et liv. II, ch. Ii, § 14, plus loin.
§ 13. Les hommes supérieurs, les architectes. Il n'y a dans le texte que le dernier mot; j'ai ajouté les premiers afin de justifier l'expression générale dont se sert Aristote : « Dans chaque genre ». On pourrait traduire aussi : « Ceux qui jouent le rôle d'architectes ».
 — Plus savants et plus éclairés. Le texte dit simplement : « plus sages »,
§§ 13 et 14. Tandis que les autres.... Il est vrai.... les leurs. M. Schweglera proposé, d'après quelques manuscrits, de retrancher tout ce passage, qui, grammaticalement, n'est pas très-correct et qui lui semble gêner le mouvement général de la pensée. Il remarque qu'Alexandre d'Aphrodise ne l'a pas commenté, et il en conclut qu'Alexandre ne l'avait pas non plus dans ses manuscrits ; ce serait une glose de quelque main inconnue, qui de la marge serait passée dans le texte. La conjecture est plausible; mais je pense avec M. Bonitz qu'il vaut mieux garder le texte tel qu'il est, bien qu'il ne soit pas irréprochable. Voir plus loin la fin du § 16. La comparaison avec les corps sans vie est très juste ; et il serait fâcheux de ne pas pouvoir la conserver.
§ 14. Que les chefs. Le texte n'est pas aussi net; et c'est là précisément ce qui fait la difficulté plus grammaticale que logique, signalée dans la note précédente. « Les chefs » se rapporte ici aux « architectes » et à tous ceux qui tiennent le même rang par rapport aux inférieurs, qui exécutent matériellement leurs ordres.
§ 15. Ce qui prouve qu'on sait réellement. Cette pensée est déjà dans Platon, Premier Alcibiade, p. 71, traduction de M. V. Cousin.
§ 16. Les plus puissantes et les plus décisives. Il n'y a qu'une seule épithète dans le texte.
— Elle ne nous dit. C'est l'expression même d'Aristote.
— Dans l'exemple qui vient d'être cité. Voir plus haut § 13. Le texte d'ailleurs est un peu moins explicite.
§ 17. Un sage. Ou peut-être mieux : « un savant »; mais, au début, les idées de science et de sagesse se confondaient aisément.
§ 18Peut se livrer plus facilement au repos. C'est une observation qui, depuis Aristote, a été mille fois répétée; elle est très profonde, quoique très simple.
— Les sciences mathématiques prirent naissance en Egypte. Hérodote, liv. II, ch. cix, p. 105, édition Firmin-Didot, explique différemment et d'une manière plus pratique la naissance de la géométrie en Egypte. Tous les ans le Nil, par son inondation, effaçait les limites des champs, que le grand Sésostris avait assignés à ses compagnons d*armes; il fallait rétablir exactement les limites de chaque propriété; de là, la nécessité de la géométrie, qui d'Égypte passa dans la Grèce. Les deux explications ne sont pas absolument contradictoires.
§ 19. Dans notre Morale. Voir la Morale à Nicomaque, liv. VI,
ch. ii, iii, Iv et v, p. 198 et suiv. de ma traduction.
— La philosophie. J'ai ajouté ce mot, paraphrase du précédent, qui seul est dans le texte.
— A pour objet les causes et les principes. C'est peut-être restreindre un peu trop le domaine de la philosophie.
§ 20. En résumant ce qui précède. Le texte n'est pas tout à fait aussi précis.
— Purement pratiques, et qui produisent quelque chose de matériel.
— La sagesse ou philosophie. Même remarque qu'au § précédent.

mardi 28 août 2012

Penser par soi-même sur des bases solides



"La philosophie traite de l'absolu qui s'actualise dans la vie réelle. Tout homme est la philosophie. Mais il n'est pas du tout facile de saisir ce sens par une réflexion suivie. Une réflexion systématique dans ce domaine exige une étude. Celle-ci comprend trois voies : 

La participation à la recherche scientifique qui plonge ses deux racines dans les sciences physiques d'une part et dans les sciences morales de l'autre ; elle se ramifie en une très grande diversité de branches scientifiques. En pratiquant les sciences, leurs méthodes et leur pensée critique, on acquiert une attitude scientifique, condition indispensable d'une recherche philosophique sincère. 

L'étude des grands philosophes. On n'arrive pas à la philosophie sans passer par son histoire. Chacun doit pour ainsi dire grimper le long du tronc des grande oeuvres originales. Mais cette grimpée ne réussit que sous l'impulsion d'une présence actuelle, que par la réflexion philosophique personnelle éveillée par l'étude. 

La conscience dans la conduite quotidienne. Les résolutions importantes sont prises avec sérieux, on assume ce qu'on a fait et ce qu'on a vécu. Lorsqu'on néglige l'une de ces trois voies, on n'arrive jamais à une réflexion philosophique claire et vraie. C'est pourquoi chacun, surtout parmi les jeunes, doit se demander sous quelle forme définie il choisira de suivre ces voies. En effet, il ne peut par lui-même saisir qu'une faible partie des possibilités qu'elles offrent. On se demandera donc : « Quelle science particulière vais-je essayer d'étudier professionnellement à fond?" 

« Quel grand philosophe vais-je non seulement lire, mais travailler?" 
« Comment vais-je vivre? »

Chacun doit trouver lui-même les réponses. Il ne faut pas qu'elles soient simplement fixes avec leur contenu particulier, définitives et extérieures. La jeunesse surtout doit se réserver la possibilité d'autres tentatives. 
Remarques sur les lectures philosophiques : Quand je lis, je veux d'abord comprendre ce que l'auteur a voulu dire. 
Cependant, il faut pour cela comprendre non seulement la langue, mais encore la matière. La compréhension dépend des connaissances que l'on a en cette matière. 
Pour l'étude de la philosophie, cela entraîne des conséquences importantes. Nous voulons nous servir de la compréhension du texte pour acquérir la connaissance de la matière. Aussi devons-nous penser en même temps à la matière et à ce que l'auteur a voulu dire. Si l'un des deux manque, la lecture ne sert à rien. Lorsqu'en étudiant un texte, je pense moi-même à la matière, ma compréhension se transforme sans que je le veuille. 
C'est pourquoi une bonne compréhension exige deux choses: qu'on approfondisse la matière et qu'on revienne à une claire intelligence du sens visé par l'auteur. 
La première voie m'ouvre la philosophie, la seconde une connaissance historique. 

La lecture exige d'abord une attitude fondamentale, née de la confiance et de la sympathie qu'on ressent pour l'auteur et son sujet: il faut lire d'abord une fois comme si tout dans le texte était vrai. C'est seule- ment quand je me suis laissé prendre complètement, que j'ai mimé cette pensée et que j'en émerge à nouveau, qu'une critique légitime peut commencer. La signification que l'étude de l'histoire de la philosophie et l'assimilation de la pensée du passé ont pour nous peut-être développée à l'aide des trois exigences kantiennes:
1) penser soi-même ; 
2) penser en se mettant à la place d'autrui : 
3) penser en restant cohérent avec soi-même".
Karl Jasper, Introduction à la philosophie, 10/18.

lundi 27 août 2012

Tous les hommes sont philosophes...



"Il faut détruire le préjugé très répandu que la philosophie est quelque chose de très difficile du fait qu'elle est l'activité intellectuelle propre d'une catégorie déterminée de savants spécialisés ou de philosophes professionnels ayant un système philosophique. Il faut donc démontrer en tout premier lieu que tous les hommes sont "philosophes", en définissant les limites et les caractères de cette "philosophie spontanée", propre à tout le monde, c'est-à-dire de la philosophie qui est contenue : dans le langage même, qui est un ensemble de notions et de concepts déterminés et non certes exclusivement de mots grammaticalement vides de contenu ; dans le sens commun et le bon sens ; dans la religion populaire et donc également dans tout le système de croyances, de superstitions, opinions, façons de voir et d'agir qui sont ramassées généralement dans ce qu'on appelle le folklore. Une fois démontré que tout le monde est philosophe, chacun à sa manière, il est vrai, et de façon inconsciente - car même dans la manifestation la plus humble d'une quelconque activité intellectuelle, le "langage" par exemple, est contenue une conception du monde déterminée -, on passe au second moment, qui est celui de la critique et de la conscience, c'est-à-dire à la question : est-il préférable de " penser " sans en avoir une conscience critique, sans souci d'unité et au gré des circonstances, autrement dit de "participer " à une conception du monde " imposée mécaniquement par le milieu ambiant ; ce qui revient à dire par un de ces nombreux groupes sociaux dans lesquels tout homme est automatiquement entraîné dès son entrée dans le monde conscient (et qui peut être son village ou sa province, avoir ses racines dans la paroisse et dans l' "activité intellectuelle" du curé ou de l'ancêtre patriarcal dont la "sagesse" fait loi, de la bonne femme qui a hérité de la science des sorcières ou du petit intellectuel aigri dans sa propre sottise et son impuissance à agir ; ou bien est-il préférable d'élaborer sa propre conception du monde consciemment et suivant une attitude critique et par conséquent, en liaison avec le travail de son propre cerveau, choisir sa propre sphère d'activité, participer activement à la production de l'histoire du monde, être à soi-même son propre guide au lieu d'accepter, passivement et de l'extérieur, une empreinte imposée à sa propre personnalité ?

vendredi 24 août 2012

Tous les hommes sont philosophes

Je pose le principe que tous les hommes sont philosophes, c'est-à-dire que, entre les philosophes professionnels ou " techniciens " et les autres hommes il n'y a pas de différence " qualitative " mais seulement une différence quantitative. Ainsi, il ne serait pas exact de nommer " philosophie " toute tendance de la pensée, toute orientation générale, ni toute " conception du monde et de la vie ". Le philosophe professionnel ou technicien, non seulement pense avec plus de rigueur logique, avec plus de cohérence, avec plus d'esprit de système que les autres hommes, mais encore connaît toute l'histoire de la pensée, c'est-à-dire rend raison de tout le développement de la pensée jusqu'à lui, et il est en mesure de reprendre les problèmes au point où il les a trouvés après qu'ils aient subi un très grand nombre de tentatives de solution. Les philosophes ont, dans le champ de la pensée, la même fonction que les spécialistes dans les divers champs scientifiques. Toutefois, il y a une différence entre le philosophe spécialiste et les autres spécialistes : le philosophe s'approche plus des autres hommes que les autres spécialistes. Avoir fait du philosophe spécialiste une figure, dans la science, semblable aux autres spécialistes, c'est précisément ce qui a déterminé la caricature du philosophe. On ne peut penser aucun homme qui ne soit aussi philosophe, qui ne pense pas, précisément parce que la pensée est le propre de l'homme.

Qu'est-ce que l'homme ?

C'est cela la première et principale question de la philosophie. Comment peut-on répondre ? On peut trouver la définition dans l'homme lui-même ; c'est-à-dire dans tout homme singulier. Mais est-ce juste ? Dans tout homme singulier, on peut trouver ce qu'est tout " homme singulier ". Mais nous ne sommes pas intéressés à ce qu'est tout homme singulier et ensuite à ce qu'est tout homme singulier dans tout moment singulier. Si nous y pensons, nous voyons qu'en posant la question " qu'est-ce que l'homme ? " nous voulons dire : qu'est-ce que l'homme peut devenir, c'est-à-dire : est-ce que l'homme peut dominer son propre destin, peut " se faire ", peut se créer une vie. Nous disons donc que l'homme est un processus et précisément il est le processus de ses actes. Si nous pensons, cette même question " qu'est-ce que l'homme ? " n'est pas une question abstraite ou " objective ". Elle est née de ce que nous avons réfléchi sur nous-mêmes et sur les autres et que nous voulons savoir, en relation avec ce que nous avons réfléchi et vu, qu'est-ce que nous sommes et qu'est-ce que nous pouvons devenir, si réellement et dans certaines limites, nous sommes les " forgerons de nous-mêmes ", de notre vie, de notre destin. C'est-à-dire que nous voulons le savoir aujourd'hui, dans les conditions d'aujourd'hui, de la vie d'aujourd'hui, et non d'une vie quelconque d'un homme quelconque. Le question est née, a reçu son contenu de modes spéciaux, c'est-à-dire déterminés, de considérer la vie et l'homme ; le plus important de ces modes est la " religion " et une religion déterminée, la catholicisme. En réalité, en nous demandant " qu'est-ce que l'homme ? ", quelle importance a sa volonté et son activité concrète dans la création de lui-même et de la vie qu'il vit, nous voulons dire : " le catholicisme est-il une conception exacte de l'homme et de la vie de l'homme ? en étant catholiques, c'est-à-dire en faisant du catholicisme une norme de vie, nous trompons-nous ou sommes-nous dans le vrai ? " Tous ont la vague intuition qu'en faisant du catholicisme une norme de vie nous nous trompons, tant il est vrai que personne ne s'en tient au catholicisme comme norme de vie, tout en se déclarant catholique. Un catholique intégral, c'est-à-dire qui appliquerait dans chacun des actes de sa vie les normes catholiques, semblerait être un monstre, ce qui est, à y penser, la critique la plus rigoureuse du catholicisme lui-même et la plus péremptoire. Les catholiques diront qu'aucune autre conception n'est suivie point à point, et ils auront raison, mais ceci démontre qu'il n'existe pas de fait, historiquement, un mode de concevoir et d'agir identique pour tous et rien d'autre ; il ne donne pas de raisons favorables au catholicisme, bien que depuis des siècles ce mode de penser d'agir soit organisé dans ce but, ce qui n'est encore arrivé pour aucune religion avec les mêmes moyens, le même esprit de système, avec la même continuité et la même centralisation. Du point de vue " philosophique ", ce qui n'est pas satisfaisant dans le catholicisme, c'est le fait qu'il pose, malgré le tout, la cause du mal dans l'homme même en tant qu'individu, c'est-à-dire qu'il conçoit l'homme comme individu bien défini et limité. De toutes les philosophies ayant existé jusqu'à maintenant, on peut dire qu'elles reproduisent cette position du catholicisme, c'est-à-dire qu'elles conçoivent l'homme comme individu limité à son individualité et l'esprit comme cette individualité. 
C'est sur ce point qu'il faut réformer le concept de l'homme. C'est-à-dire qu'il faut concevoir l'homme comme une série de rapports actifs (un processus) où, si l'individualité a une très grande importance, elle n'est cependant pas le seul élément à prendre en considération. L'humanité qui se reflète dans chaque individualité est composée d'éléments divers : 1) l'individu ; 2) les autres homme ; 3) la nature. Mais les éléments 2) et 3) ne sont pas des choses simples comme cela pour paraître. L'individu n'entre pas en rapport avec les autres hommes par juxtaposition, mais organiquement, c'est-à-dire en tant qu'il fait partie d'organismes, des plus simples aux plus complexes. De même l'homme n'entre pas en rapport avec la nature simplement, par le fait d'être lui-même nature, mais activement, par le moyen du travail et de la technique. Et encore ceci. Ces rapports ne sont pas mécaniques. Ils sont actifs et conscients, c'est-à-dire qu'ils correspondent à un degré d'intelligence plus grand ou moins que celui qui est dans un homme seul. C'est pourquoi on peut dire que chacun change, si lui-même se modifie, dans la mesure où il change et modifie tout le complexe des rapports dont il est le centre de nouement. En ce sens, le philosophe réel est, et ne peut pas être chose que le politique, c'est-à-dire l'homme actif qui modifie l'environnement, l'environnement étant entendu comme l'ensemble des rapports dont chaque singulier fait partie. Si la véritable individualité est l'ensemble de ces rapports, devenir une personnalité signifie acquérir la conscience de ces rapports, modifier la personnalité propre signifie modifier l'ensemble de ces rapports. Mais ces rapports, comme on l'a dit, ne sont pas simples. Enfin, certains de ceux-ci sont nécessaires et d'autres sont volontaires. En outre, en avoir une conscience plus ou moins profonde (c'est-à-dire connaître plus ou moins la manière dont ils peuvent se modifier) les modifie déjà. Les mêmes rapports nécessaires, en tant qu'ils sont connus dans leur nécessité, changent d'aspect et d'importance. La connaissance est pouvoir, en ce sens. Mais le problème est complexe aussi par un autre aspect : il ne suffit pas de connaître l'ensemble des rapports en tant qu'ils existent à moment donné comme un système donné, mais il importe de les connaître génétiquement, dans leur mouvement de formation, puisque chaque individu est la synthèse non seulement des rapports existants mais aussi de l'histoire de ces rapports, c'est-à-dire qu'il est le résumé de tout le passé. On dirait que ce que chaque individu singulier peut changer est bien peu, rapporté à ses forces. Ce qui est vrai jusqu'à un certain point. Puisque l'individu singulier peut s'associer à tous ceux des autres qui veulent le même changement, et si ce changement est rationnel, l'individu singulier peut se multiplier un nombre imposant de fois et obtenir un changement bien plus radical que celui qui, à première vue, semblait possible.
Les sociétés auxquelles un individu singulier peut participer sont très nombreuses, bien plus que cela pourrait paraître. C'est à travers ces sociétés que l'individu singulier fait partie du genre humain. De même, les manières sont individu singulier entre en rapport avec la nature sont multiples, puisque, par technique, on doit entendre non seulement l'ensemble des notions scientifiques appliquées industriellement, ainsi qu'on comprend ce mot d'habitude, mais aussi les instruments " mentaux ", la connaissance philosophique.
Que l'homme ne puisse se concevoir autrement que vivant en société, c'est un lieu commun, si toutefois on n'en tire pas toutes les conséquences nécessaires et individuelles : qu'une société humaine déterminée présuppose une société déterminée des choses et que la société humaine soit possible seulement en tant qu'il existe une société des choses, c'est aussi un lieu commun. Il est vrai que, jusqu'à présent, à ces organismes autres qu'individuels on a donné une signification mécaniste et déterministe (aussi bien pour la societas hominum que pour la societas rerum) : de là la réaction. Il est nécessaire d'élaborer une doctrine dans laquelle tous ces rapports sont actifs et en mouvement, en fixant bien clairement que le siège de cette activité est la conscience de l'homme singulier connaît, veut, admire, crée, en tant que, déjà, il connaît, veut, admire, crée, etc., et se conçoit non isolé, mais riche des possibilités offertes par les autres hommes et par la société des choses, dont on ne peut pas ne pas avoir une certaine connaissance.
Extrait des Quaderni di carcere (Cahiers de prison) de Antonio GRAMSCI

mardi 7 août 2012

Jidhu Krishnamurti

né à Madanapalle (Andhra Pradesh) le 11 mai 1895 et décédé à Ojai (Californie), le 17 février 1986, est un philosophe et promoteur d'une éducation alternative d'origine indienne. Apparue au sein de la théosophie et de la contreculture des années 1960, sa pensée exerça une influence notable sur des auteurs et des personnalités de différentes disciplines.
D'abord présenté dès son adolescence par la société théosophique de l'époque comme un messie potentiel, il a opéré un revirement un peu plus tard pour développer une thèse radicalement opposée, reposant principalement sur l'idée qu'une transformation de l'humain ne peut se faire qu'en se libérant de toute autorité. Sa conviction était qu'un tel changement devait passer par une transformation de ce qu'il appelait le « vieux cerveau conditionné de l'homme » (« mutation de la psyché ») afin d'accéder à une liberté que ni les religions, ni l'athéisme, ni les idéologies politiques ne seraient capables de produire, puisque, selon lui, elles ne font que perpétuer les conditionnements.(Wiki)

dimanche 5 août 2012

Philosophe aujourd'hui...(suite)

Lire le début...ici
Ce dernier devrait être capable des choses suivantes...

Connaître la philosophie 
C'est la moindre des choses que de connaître sa discipline. Mais attention, il doit connaître sa philosophie en réalisant qu'elle est souvent l'histoire des concepts morts. Il doit avoir lu et compris des gens comme Bachelard et doit être créateur de concepts.
Refuser l'engagement dans des courants doctrinaires 
Tout « philosophe » au sens social actuel a une tendance naturelle à se placer dans un courant politiquement engagé et bien pensant de gauche. Les plus malins inventent le leur (par exemple on peut vouloir réinventer un créneau grec comme l'« épicurisme moderne »), les plus timorés s'inscrivent dans la pensée actuelle de type contestataire altermondialiste, communiste et tutti quanti. Non qu'un philosophe doive se situer « à droite » ou « à gauche », mais qu'il tente de défendre des idées et non des logiques de partis. Les idées n'ont pas de parti surtout lorsqu'il s'agit de parler de l'être humain. 
Ce point est un impératif de tolérance : le monde dans lequel nous vivons est très cosmopolite et nous n'avons pas tous les mêmes contraintes. Le « citoyen du monde », expression bien galvaudée mais réelle, est tolérant sur les couleurs, les religions, les traditions, etc., et est tolérant sur la différence des autres. 
Ce refus des courants doctrinaires requiert du philosophe que ce dernier soit le philosphe de la multiplicité et de la différence.
Connaître la science 
Le philosophe actuel ne peut se passer de connaître la science. Elle doit être un outil parmi ses outils usuels et servir de structuration à sa pensée. Il doit connaître l'histoire des sciences comme l'histoire de la philosophie, savoir raisonner logiquement et construire des raisonnements dans lesquels la mauvaise foi ne s'insinue pas à son insu ou sciemment.
Connaître la vie et l'amour 
Connaître la vie, c'est connaître l'amour, les enfants, les voyages, les gens ; connaître la vie, c'est être acteur de sa vie ou l'avoir été. Connaître la vie, c'est aimer les gens, c'est connaître l'histoire des gens, c'est savoir voir le bien et le mal en chacun.
Connaître la psychanalyse 
Le philosophe actuel ne peut feindre d'ignorer la psychanalyse. Or, pour être légitimé dans son rôle de philosophe, il faudrait être soi-même passé sur le divan. La raison en est simple. On peut accuser tout philosophe de défendre des idées personnelles enrobées par un voile d'universalisme. On peut l'accuser de «projeter» sur le monde ses propres combats et angoisses. Or, si le philosophe perd sa légitimité à penser le monde pour des raisons personnelles, il devient illégitime en tant que penseur. 
Beaucoup de philosophes ou prétendus tels s'en tirent aujourd'hui en ayant intellectualisé la psychanalyse (jusqu'à souvent d'ailleurs l'utiliser en dehors de son champ d'application ou au sein de vils contresens) et non en l'ayant appliqué sur eux-mêmes. C'est une façon de procéder que le philosophe à naître devrait éviter.
«Connaître» la foi 
Ce point ne doit pas être pris à la légère et donc n'être pas lu trop vite. Il ne s'agit pas pour le philosophe d'être croyant ou athée, mais pour le philosophe de demain d'être au fait de l'existence de la foi dans le monde et du fait que foi ne rime pas toujours avec religion, institution religieuse ou dogme.
Conclusion 
La raison pour laquelle notre monde ne contient plus de véritables philosophes est que la psychanalyse a instauré un doute très important sur les écrits soit disant universalistes de personnes humaines dont la psychologie n'est pas représentative des autres hommes. 
Dans Les types psychologiques, Jung décrit huit grands types de dominantes psychologiques chez l'homme. Mécaniquement, nous serions tentés de dire que seul un neuvième de la population pourra être sensible aux écrits “universalistes” d'un philosophe, parce que sa manière de penser sera très proche de celle du lecteur du même type. En revanche, la question demeure pour les lecteurs d'autres dominantes : l'universalité prétendue aurait-elle seulement un sens ? 
Ceci explique pourquoi les philosophies de bazar à la Onfray gagnent du terrain, tout comme les psychologies du même style, tous entonnant le même credo : «développement personnel», ou autrement dit égoïsme bien pensant. Car sur ce terrain, point de besoin de créer des concepts, point de besoin de raisonner correctement, point de besoin de libérer les esprits.(source)

samedi 4 août 2012

Philosophe aujourd'hui...

Il n' y a plus de philosophe aujourd'hui, entend-on périodiquement. Le métier semble terriblement déserté. Pourtant, nous avons des étudiants en philosophie en pagaille ! Ils ne connaissent souvent rien au monde, ont une culture générale proche du néant, n'ont jamais fait de sciences donc ont une propension à penser de manière peu structurée, peu logique et peu argumentée, mais nous en avons.
Ce tableau très caricatural et très polémique ne saurait cacher un problème de fond dans la philosophie française : le vide, le « néant » si on voulait faire un trait d'humour sarcastique.
Or, il est maintenant critique pour notre société pour notre société de trouver des philosophes qui ne soient pas à la solde d'une quelconque idéologie bien pensante, quelques uns qui aient un œil un peu extérieur à la société, ne serait-ce que parce que ce défaut de personne engendre - la nature ayant horreur du vide - l'émergence de politiciens moralisateurs, de médias avides ou de gourous ineptes, tous prêts à se placer d'abord quitte à mettre la société en péril en montrant le mauvais exemple. Il serait bon que certains nous mettent de temps en temps les points sur les « i », que l'on nous recadre un peu en nous montrant que nous sommes en train de nous enfoncer en plein délire social.
Si l'on dresse le portrait robot du philosophe idéal, on se trouve face à un véritable casse-tête. Ce dernier devrait être capable des choses suivantes...

vendredi 20 juillet 2012

L'esprit philosophique

"Excepté l'homme, aucun être ne s'étonne de sa propre existence; c'est pour tous une chose si naturelle, qu'ils ne la remarquent même pas. La sagesse de la nature parle encore par le calme regard de l'animal; car, chez lui, l'intellect et la volonté ne divergent pas encore assez, pour qu'à leur rencontre, ils soient l'un à l'autre un sujet d'étonnement. Ici, le phénomène tout entier est encore étroitement uni, comme la branche au tronc, à la Nature, d'où il sort; il participe, sans le savoir plus qu'elle-même, à l'omniscience de la Mère Universelle. - C'est seulement après que l'essence intime de la nature (le vouloir vivre dans son objectivation) s'est développée, avec toute sa force et toute sa joie, à travers les deux règnes de l'existence inconsciente, puis à travers la série si longue et si étendue des animaux; c'est alors enfin, avec l'apparition de la raison, c'est-à-dire chez l'homme, qu'elle s'éveille pour la première fois à la réflexion; elle s'étonne de ses propres oeuvres et se demande à elle-même ce qu'elle est. Son étonnement est d'autant plus sérieux que, pour la première fois, elle s'approche de la mort avec une pleine conscience, et qu'avec la limitation de toute existence, l'inutilité de tout effort devient pour elle plus ou moins évidente. De cette réflexion et de cet étonnement naît le besoin métaphysique qui est propre à l'homme seul. L'homme est un animal métaphysique. Sans doute, quand sa conscience ne fait encore que s'éveiller, il se figure être intelligible sans effort; mais cela ne dure pas longtemps : avec la première réflexion, se produit déjà cet étonnement, qui sera plus tard le père de la métaphysique. - C'est en ce sens qu'Aristote a dit aussi au début de sa Métaphysique:...
      De même, avoir l'esprit philosophique, c'est être capable de s'étonner des événements habituels et des choses de tous les jours, de se poser comme sujet d'étude ce qu'il y a de plus général et de plus ordinaire; tandis que l'étonnement du savant ne se produit qu'à propos de phénomènes rares et choisis, et que tout son problème se réduit à ramener ce phénomène à un autre plus connu. Plus un homme est inférieur par l'intelligence, moins l'existence a pour lui de mystère. Toute chose lui paraît porter en elle-même l'explication de son comment et de son pourquoi.
 Le Monde comme volonté et comme représentation,  Schopenhauer, P.U.F. p.851-852.

L'indépendance philosophique

Une autonomie absolue n'est pas possible. En tant qu'être libres nous avons besoin d'autres êtres libres pour entrer en communication qui seule nous permet de devenir nous-même. Il n'y a pas de liberté isolée. On n'obtient pas d'indépendance en se retirant du monde. Etre indépendant dans le monde : c'est être et même temps ne pas être, être à la fois en lui et hors de lui.
La philosophie peut être considérée comme un exercice de lucidité, nu et sans présupposé : placer l'âme devant elle-même, pour lui redonner le désir du vrai.
La vérité est en nous, elle est dans l'âme. La vérité est la vie intime de l'esprit.
Le philosophe est l'homme de la pensée parce que c'est la vérité qui est l'objet même de la philosophie.
Ne te dis jamais philosophe, mais agit suivant ces principes.
Si tu veux être philosophe, soit ce que tu es, une intelligence claire en accord avec ce qui est.
Être philosophe, c'est avoir le soucis de bien vivre, de bien faire son métier d'homme.
Cela ne va pas sans une certaine solitude en prenant ses distances vis-à-vis de l'opinion.
Est philosophe celui qui garde cette capacité rare de s'étonner de tout. Pouvoir s'émerveiller, c'est pouvoir congédier le voile des représentations toutes faites qui s'interposent entre nous et le réel.
La philosophie est une forme de vigilance supérieure à la vigilance quotidienne.
La philosophie incarne la liberté de penser. On devient philosophe quand on aime la vérité par elle-même.
Pour réaliser un indépendance authentique nous devons nous donner de la peine et espérer.
Se purifier par le doute, se des-éduquer pour bâtir le vrai mais personne ne détient la vérité mais toute intelligence est à même d'exprimer la vérité.
Le philosophe n'est pas celui qui écrit une oeuvre, crée un système et être philosophe ne consiste pas à savoir beaucoup de chose mais à être tempérant.

jeudi 19 juillet 2012

Le philosophe

Le philosophe n'a rien d'extraordinaire, la philosophie n'est pas une manière de se distinguer dans une action d'éclat, elle ne se montre pas. Nous ne pourrons être philosophe que dans l'ordinaire de la vie, dans la vie quotidienne et pas seulement dans des situations d'exception, ni pour montrer qu'on l'est.
Le philosophe ne fuit pas le monde . Ce n’est pas un ascète ou un « marginal ». Il vit dans le Monde, il assume les responsabilités de la vie sociale et de sa propre condition humaine. La philosophie n’est pas une dérobade romantique dans de belles idées, loin des contingences du Monde.
Le philosophe en tant que tel n’est pas l’homme d’action, le politique engagé dans le monde pour la défense d’une politique, d’un parti, d’une idéologie. L’attitude partiale du doctrinaire dans les polémiques sociales, la prépondérance qu’il tend à mettre de l’action au dépens de la réflexion, vont à l’encontre de l’esprit philosophique. Cela ne veut pas dire que le philosophe se replie sur lui-même, ni qu’il fuit le monde et tout engagement. Entre l’engagement frénétique et le repli frileux, il y a une position essentielle sur laquelle nous reviendrons : celle de l’observateur lucide de son temps ou du témoin impartial de la réalité.
Nous verrons qu’il y a nécessairement dans l'attitude philosophique une conscience plus élevée que celle que nous déployons d'ordinaire : la vigilance philosophique.
Philosopher, c'est poser des questions
User du dialogue, pas de bavardage

Il ne s’agit pas ici de brasser des mots, de parler de tout et de rien et pour ne rien dire, de meubler la conversation, histoire de parler, de se répéter toujours les mêmes choses. Le bavardage est une conscience limitée de la Parole, une parole qui n'a rien à dire et qui a si peu de présence qu’en réalité, elle ne s’adresse à personne et ne fait pas même pas attention à ce qu'elle dit. Dans un dialogue, à l'inverse, l’attention est plus vive. Deux éléments sont essentiels au dialogue : je m'adresse à quelqu'un et nous avons quelque chose à dire et non pas rien. le philosophe ne bavarde pas parce qu’il se met très vite à poser des questions et à insister pour qu’on lui réponde.


Le dialogue n’est pas un jeu gratuit qui viserait à dérouter simplement l’auditeur. Le philosophe n’est pas une sorte de discoureur vicieux qui ne chercherait qu’à embarrasser les autres. La philosophie n’est pas l’éristique. L’entretien philosophique est sincère parce qu’il vise la vérité, il est porté par une invincible confiance dans la vérité qui se montre au cours d’une mise en question inflexible. Accepter avec loyauté de ne rien savoir, ce n’est pas se décider pour le « rien », et jouer des grands airs sur le néant des choses humaines et du savoir humain, ce n’est pas tout nier, tout critiquer. C’est plutôt rechercher la totalité de ce qui est, affirmer ce qu’il en est de la vérité de ce qui est.
Accumuler un savoir ne construit pas l’homme intérieur. L'accumulation du savoir ne nous aide pas, quand est en jeu le salut de l’homme et celui de la Cité. Alors que faire ? Il ne reste que la libre recherche capable de déraciner l’erreur, le souci de placer l’âme devant elle-même, pour lui redonner le désir du Vrai. Réduit à très peu de mots cela tient à une formule très dense : Connais-toi toi-même ! Tel est le point de départ de la philosophie socratique. Et de la philosophie tout court. C’est qu’au fond, la vérité n’est pas dans les livres, mais en nous, elle est dans l’âme elle-même. La vérité est la vie intime de l’esprit.
Le disciple n’apprend pas, il comprend, il s’éveille et découvre ce qu’au fond il avait toujours pressenti. Il entre en possession de cette vérité qui n’était auparavant qu’à l’état d’opinions flottantes. La vérité, si elle n’est pas un simple savoir que l’on « apprend » dans les livres, réside plutôt dans l’âme du disciple qui la découvre. Elle est en nous et ne demande qu’à se manifester, dans le cours d’une investigation correctement conduite. Le philosophe est un éveilleur. Un accoucheur, mais un accoucheur d’esprit. Socrate pratique ce que l'on appelle la maïeutique, l’art de faire accoucher l'esprit de la vérité qu’il porte en lui. Le disciple, n’apprend rien qui soit vraiment extérieur, il effectue plutôt une sorte de réminiscence d’une vérité qui était depuis toujours en lui, mais qui restait comme à l’état latent. Il découvre ce qu’il avait au fond toujours su, mais qui était resté voilé, il se réveille de la torpeur de son ignorance. Telle est l’authentique expérience de la compréhension, tel est l’Éveil de l’intelligence.
Le philosophe semble un homme indépendant, mû par une recherche personnelle et sincère de la vérité.

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