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mercredi 6 mars 2013

Qu'est-ce qu'un philosophe?

Socrate, père de la philosophie occidentale.
Le type, le plus achevé du philosophe, une vocation philosophique exemplaire.
Le philosophe est un homme qui vit au contact de ses semblables dans la Cité.
Le philosophe ne fuit pas le monde . Il vit dans le monde, il assume les responsabilités de la vie sociale et de sa propre condition humaine.
C'est observateur lucide de son temps ou un témoin impartiale de la réalité.
Il possède une capacité de concentration et de vigilance constante, la vigilance philosophique.
Il y a dans l'attitude philosophique une conscience plus élevée que celle que nous déployons d'ordinaire.
La philosophie commence avec le dialogue socratique à la différence du bavardage qui est une conscience limitée de la parole. Une parole qui n'a rien à dire et qui a si peu de de présence qu'en réalité, elle ne s'adresse à personne et ne fait pas même attention à ce qu'elle dit. Dans le dialogue, l'attention est plus vive.
Philosopher c'est poser des questions, viser l'essence.
Immergés dans l'opinion, nous n'avons pas conscience de notre ignorance. Un esprit qui reconnaît ses limites est ouvert, un esprit qui croît être au courant de tout est borné, parce qu'il a des idées sur tout.
Socrate est philosophe dans sa remise en question du savoir et dans son exigence de justification. Il a conscience qu'il ne sait rien. 
La philosophie commence dans le non-savoir. Un esprit qui commence par la vacuité libère immédiatement son intelligence.
La philosophie n'est pas l'éristique. L'entretien philosophique est sincère parce qu'il vise la vérité. Le philosophe accepte de ne rien savoir, mais recherche la totalité de ce qui est. La vérité seule a autorité.
La conscience intérieur est la seule autorité, parce qu'en matière de vérité l'esprit ne doit s'incliner que devant l'évidence.
La sophistique suit le pli de la démagogie. La rhétorique des sophistes est un rt de persuasion qui peut se détourner de la vérité, le résultat recherché étant le pouvoir, intention de commander les hommes.
La philosophie peut être considérée comme un exercice de lucidité, nu et sans présupposé. Il ne reste que la libre recherche capable de déraciner l'erreur, placer l'âme devant elle-même, pour lui redonner le désir du vrai : "Connais-toi, toi-même!" 
La vérité est en nous dans l'âme elle-même, c'est la vie intime de l'esprit.
Socrate est philosophe au sens où il est "éveilleur", un accoucheur d'esprit. Il pratique la maïeutique, l'art de faire accoucher l'esprit de la vérité qu'il porte en lui. Il effectue une sorte de réminiscence de la vérité,  où on se réveille de la torpeur de son ignorance. C'est l'authentique expérience de la compréhension, c'est l'éveil de l'intelligence.
Le philosophe semble un homme indépendant, mû par une recherche personnelle et sincère de la vérité.
Une philosophie s'assume dans la vie concrète. L'attitude philosophique est une manière personnelle que nous avons de penser la vie.
La naturel philosophique est une disposition à la compréhension globale de la vie, un style, un tour d'esprit, le souci de vérité, vivre dans la vérité.
La vérité est l'objet même de la philosophie.
Si on veut être philosophe, soyons ce que nous sommes, une intelligence claire en accord avec ce qui est. Bien faire son métier d'homme avec le souci de bien vivre, avec le sens de la recherche toujours en mouvement vers le vrai et l'authentique, être toujours en éveil, chercher à comprendre.
Avoir la capacité de s'étonner et de s'émerveiller. Est philosophe celui qui garde cette capacité rare de s'étonner de tout, celui pour qui rien n'est en soi banal, ni insignifiant.
Tel est le point de départ de la philosophie, pouvoir s'émerveiller, c'est pouvoir congédier le voile des représentations toutes faites qui s'interposent entre nous et le réel, pouvoir être touché au coeur par la présence de ce qui est.
La philosophie est une sorte de lucidité supérieure à la vigilance quotidienne par rapport au caractère relatif des opinions dans leur appréciation du réel.
Tant qu'il y a un souci de vérité, il y a de l'humain.
On devient philosophe quand on aime la vérité pour elle-même.

mercredi 13 février 2013

L'ironie socratique

Elle consiste, pour le philosophe, à feindre l’ignorance afin d’exposer la faiblesse de la position d’une autre personne et lui en faire prendre conscience. L'ironie de Socrate n'est pas seulement de feindre l'ignorance, elle consiste également à feindre reconnaître les compétences que son interlocuteur prétend avoir. Ces flatteries incitent ce dernier à étaler son supposé savoir, ce qui permet à Socrate de révéler l'ignorance par une méthode d'interrogation réfutative. Une telle ironie survenait particulièrement dans l’ignorance assumée adoptée par Socrate, comme méthode de dialectique : « l’ironie socratique ». Cette ironie particulière implique un aveu de l’ignorance, qui travestit une attitude sceptique et désengagée, vis-à-vis de certains dogmes ou opinions communes qui manquent d’un fondement dans la raison ou dans la logique. La suite de questions naïve de Socrate révèle point par point la vanité ou l’illogisme de la proposition, en ébranlant les postulats de son interlocuteur, et en remettant en cause ses hypothèses initiales.
Relire : SOCRATE

jeudi 11 octobre 2012

Là, est le sens du désir...Socrate dans le banquet

Nature d'Éros
On trouve ici une référence possible au Ménon. En effet, Dans un passage de ce dialogue, Platon distingue l'« opinion droite » (orthè) de la science ou de la connaissance (epistemè). L'opinion droite serait vraie, car elle serait dans la conformité par rapport à la vérité ; seulement, l'opinion n'est pas justifiée, celui qui la détient ne sait pas pourquoi il a raison ou tort. C'est pourquoi son opinion peut changer, et devenir fausse, alors que celui qui sait pourquoi il a raison voit son opinion devenir fixe, car liée par un raisonnement. Ainsi justifiée et fixée dans l'esprit, elle devient science. Socrate, par la bouche de Diotime, ajoute ici que l'opinion droite correspond à un milieu entre science et ignorance.

Il en va de même de l'amour. Celui-ci n'est ni bon ni beau, sans quoi il ne serait pas désir, mais ce n'est pas pour cela qu'il est nécessairement l'opposé du bon et du beau, c'est-à-dire mauvais. Bien plutôt, il se trouve entre les deux. Il est un « grand démon » (daimon), un « intermédiaire entre le mortel et l'immortel ». Éros fait partie des démons, au sens grec du terme : il est chargé de faire le lien entre les dieux et les hommes, faisant remonter les prières et les sacrifices d'un côté, et descendre les ordres et les rétributions des sacrifices de l'autre.

Pour donner une origine à l'amour, Socrate a recours à un mythe. Lorsqu'Aphrodite est née, les dieux ont fait un banquet pour fêter cette naissance. Parmi eux, il y avait Poros, qui personnifie le passage (fluvial ou maritime, jamais terrestre). Après le dîner, Pénia, personnifiant la pauvreté, vient mendier. Elle voit alors Poros qui, ayant beaucoup mangé, va dans le jardin de Zeus pour y faire une sieste. Pénia a alors l'idée d'avoir un enfant de Poros, et elle profite de son sommeil pour s'unir à lui. De là vient Éros, fils de Poros et de Pénia. Il tient de ses deux parents : comme sa mère,


« il est toujours pauvre, et loin d'être délicat et beau comme le croient la plupart, il est rude au contraire, il est dur, il va pieds nus, il est sans gîte, il couche toujours par terre, sur la dure, il dort à la belle étoile près des portes et sur les chemins [...] et le besoin l'accompagne toujours. »

Mais comme son père, il recherche le beau et le bon, est viril et sait chasser avec compétence. Il est à la fois philosophe, apprenti sorcier et sophiste.

De par sa nature située à mi-chemin du divin et de l'humain, l'amour n'est ni sage ni ignorant (car le sage n'a pas besoin de chercher la connaissance, tandis que l'ignorant, inconscient de sa propre ignorance, ne la cherche pas non plus) et cherche la connaissance, car il sait qu'elle lui manque.

jeudi 13 septembre 2012

La science, c'est la sensation, Théétète

On voit que cette réponse n'était pas, aux yeux de Socrate, une définition et que son examen permettait principalement de préparer la formulation d'une véritable définition.
Théétète propose donc une « nouvelle » définition : « La science c'est la sensation. » 
Platon souhaite examiner et réfuter de manière détaillée deux thèses qui s'opposent directement à sa propre théorie de la connaissance : le relativisme de Protagoras, et le mobilisme d'Héraclite.
Remarquant que Théétète, en proposant une telle définition de la science, se fait disciple de Protagoras, Socrate lui oppose plusieurs arguments : Pourquoi payer Protagoras pour qu'il vous apprenne que ce que vous sentez est la vérité ? Les rêves sont ressentis, sont-ils vrais pour autant ? Si ce que l'on pense est la vérité, ceux qui pensent que Protagoras a tort ont raison ?
La réfutation finale de la définition peut se ramener à la formulation suivante :
La connaissance implique d'accéder à la vérité ;
Accéder à la vérité implique d'accéder à ce qui est ;
Or, la perception ne peut accéder à ce qui est (ce qui est prouvé par la réfutation des thèses de Protagoras et d'Héraclite);
Donc la perception ne peut accéder à la vérité ;
Donc perception et connaissance ne sont pas la même chose.

La première tentative de donner une définition de la science dans le Thééthète, d'autres suivent : le texte ici
Aussi : Wiki



lundi 23 juillet 2012

Socrate et Alcibiade

Puis donc qu'il est le fils de Poros et Pénia, Éros se trouve dans la condition que voici. D'abord, il est toujours pauvre, et il s'en faut de beaucoup qu'il soit délicat et beau, comme le croient la plupart des gens. Au contraire, il est rude, malpropre, va-nu-pieds et il n'a pas de gîte, couchant toujours par terre et à la dure, dormant à la belle étoile sur le pas des portes et sur le bord des chemins, car, puisqu'il tient de sa mère, c'est l'indigence qu'il a en partage. À l'exemple de son père en revanche, il est à l'affût de ce qui est beau et de ce qui est bon, il est viril, résolu, ardent, c'est un chasseur redoutable ; il ne cesse de tramer des ruses, il est passionné de savoir et fertile en expédients, il passe tout son temps à philosopher, c'est un sorcier redoutable, un magicien et un expert. (203c-d)

Il faut ajouter que par nature il n'est ni immortel ni mortel. En l'espace d'une même journée, tantôt il est en fleur, plein de vie, tantôt il est mourant ; puis il revient à la vie quand ses expédients réussissent en vertu de la nature qu'il tient de son père ; mais ce que lui procurent ses expédients sans cesse lui échappe ; aussi Éros n'est-il jamais ni dans l'indigence ni dans l'opulence. Par ailleurs il se trouve à mi-chemin entre le savoir et l'ignorance. (203d-e)

L'AMI : D'où viens-tu, Socrate ? Sans doute de la chasse à la beauté d'Alcibiade ? Je l'ai vu justement avant-hier et, c'est vrai, j'ai trouvé que c'était un bel homme. Mais un homme, Socrate, soit dit entre nous, avec déjà toute cette barbe qui lui pousse au menton !
SOCRATE : Et alors ? N'es-tu pas toi-même un admirateur d'Homère, qui a dit que le plus bel âge était celui de la première barbe, c'est-à-dire précisément l'âge d'Alcibiade ? (309a)

[…] il jeta sur moi des yeux que je ne saurais décrire et s'apprêta à m'interroger, et […] tous ceux qui étaient dans la palestre firent cercle autour de nous. C'est alors, mon noble ami, que j'entrevis l'intérieur de son vêtement : je m'enflammai, je ne me possédai plus et j'ai compris que Kydias était très versé dans les choses de l'amour, lui qui a donné ce conseil, en parlant d'un beau garçon : « Prends garde qu'un jeune faon rencontrant un lion ne se fasse arracher un morceau de chair ». De fait, j'avais l'impression d'être moi-même tombé sous les griffes d'une créature de cette espèce. (155c-d-e)

Toi, moi, nous deux ensemble, sommes amoureux : moi, j'aime Alcibiade, fils de Clinias, et la philosophie ; toi, tu aimes Démos, le peuple d'Athènes et le fils de Pyrilampe. (481d)

SOCRATE : Fils de Clinias, tu es étonné, je pense, que moi qui ai été ton premier amoureux, je sois le seul à ne pas m'être éloigné quand tous les autres s'en sont allés, mais aussi que je ne t'ai pas même adressé la parole pendant tant d'années, alors que les autres t'importunaient par leurs entretiens. La cause n'en était pas humaine, mais c'était quelque opposition inspirée par un démon, dont tu apprendras plus tard la puissance. Mais maintenant qu'il ne s'y oppose plus, je suis venu à toi et j'ai espoir qu'il ne me retienne plus dorénavant. (103a-b)

Mais je vais maintenant te révéler à toi-même tes pensées et tu verras combien j'ai persévéré à t'observer. Si quelque dieu te disait : « Alcibiade, que veux-tu ? Continuer à vivre ayant ce que tu as maintenant, ou mourir à l'instant même, s'il ne t'était pas possible d'acquérir davantage, », il me semble que tu préférerais mourir. Mais maintenant quel espoir te porte ? Je vais te le dire. Tu penses que si assez vite tu t'avançais pour prendre la parole devant le peuple athénien — et tu le penses possible d'ici peu — t'étant donc avancé vers eux, tu prouverais aux Athéniens que tu mérites d'être honoré comme ni Périclès ni personne d'autre avant lui ne l'a été, et qu'ayant fait cette démonstration tu serais tout-puissant dans la cité. (105a-b)

SOCRATE : N'a-t-il pas été dit au sujet de ce qui est juste et injuste que le bel Alcibiade, le fils de Clinias, ne savait pas, mais croyait savoir et était sur le point d'aller à l'assemblée pour donner des conseils aux Athéniens sur ce qu'il ignorait complètement ? N'était-ce pas cela ?
ALCIBIADE : C'est manifeste. (113b)

Or, comme je croyais qu'il était sérieusement épris de la fleur de ma jeunesse, je crus que c'était pour moi une aubaine et une chance étonnante ; je m'étais mis dans l'idée qu'il me serait possible, en accordant mes faveurs à Socrate, d'apprendre de lui tout ce qu'il savait ; car, bien entendu, j'étais extraordinairement fier de ma beauté. (217a)

Je me soulevai donc, et, sans lui laisser la possibilité d'ajouter le moindre mot, j'étendis sur lui mon manteau — en effet c'était l'hiver —, je m'allongeai sous son grossier manteau, j'enlaçai de mes bras cet être véritablement divin et extraordinaire, et je restai couché contre lui toute la nuit. (219b-c)

…] quand, en voyant la beauté d'ici-bas et en se remémorant la vraie (beauté), on prend des ailes et que, pourvu de ces ailes, on éprouve un vif désir de s'envoler sans y arriver, quand, comme l'oiseau, on porte son regard vers le haut et qu'on néglige les choses d'ici-bas, on a ce qu'il faut pour se faire accuser de folie. Conclusion : […] c'est parce qu'il a part à cette forme de folie que celui qui aime les beaux garçons est appelé « amoureux du beau ». (249d-e).

[…] celui-là, quand il lui arrive de voir un visage d'aspect divin, qui est une heureuse imitation de la beauté, ou la forme d'un corps, commence par frissonner […]. Puis, il tourne son regard vers cet objet, il le vénère à l'égal d'un dieu et, s'il ne craignait de passer pour complètement fou, il offrirait au jeune garçon des sacrifices comme à la statue d'un dieu, comme à un dieu. Or, en l'apercevant il frissonne, et ce frisson, comme il est naturel, produit en lui une réaction, il se couvre de sueur car il éprouve une chaleur inaccoutumée. En effet, lorsque par les yeux, il a reçu les effluves de la beauté, alors il s'échauffe et son plumage s'en trouve vivifié ; et cet échauffement fait fondre la matière dure qui, depuis longtemps, bouchait l'orifice d'où sortent les ailes, les empêchant de pousser. Par ailleurs, l'afflux d'aliment a fait, à partir de la racine, gonfler et jaillir la tige des plumes sous toute la surface de l'âme. En effet l'âme était jadis tout emplumée ; la voilà donc, à présent, qui tout entière bouillonne, qui se soulève […] (251a-b)

Chaque fois donc que, posant ses regards sur la beauté du jeune garçon et recevant de cet objet des particules qui s'en détachent pour venir vers elle — d'où l'expression « vague du désir », l'âme est vivifiée et réchauffée, elle se repose de sa souffrance et elle est toute joyeuse. (251c)

Et, prise de folie, elle ne peut ni dormir la nuit ni rester en place le jour, mais sous l'impulsion du désir, elle court là où, se figure-t-elle, elle pourra voir celui qui possède la beauté. (251e)

Il crut découvrir dans la nature, organique et inorganique, animée et inanimée, quelque chose qui ne se manifestait que dans la contradiction, et qui ne se laissait donc pas ramener à un concept et encore moins à un terme. Ce n'était pas divin, puisqu'il semblait irrationnel ; pas humain, puisqu'il ne relevait pas de l'entendement ; pas satanique, puisqu'il était bienfaisant, ni angélique, puisqu'il trahissait souvent une joie maligne. Il tenait du hasard, car il n'aboutissait à rien ; il ressemblait à la Providence, car il laissait entrevoir une certaine cohérence. Tout ce qui nous limite semblait pénétrable par lui ; il paraissait disposer arbitrairement des éléments nécessaires de notre existence ; il resserrait le temps et il étendait l'espace. Il semblait ne se plaire que dans l'impossible, et repousser le possible avec mépris.


Socrate

Homme de la parole philosophique en cette époque du « siècle de Périclès » féconde entre toutes pour l'histoire de la pensée en Occident, Socrate fit de l'intelligence l'instrument d'une quête méthodique de la vérité. Son enseignement, propagé par les dialogues de Platon, fut si déterminant que la vie de l'esprit en fut à jamais transformée.

La Vie de Socrate
Né dans un milieu modeste, Socrate a pour père Sophronisque, un simple sculpteur, et pour mère Phainarète, qui exerce la profession de sage-femme. Voué lui-même au métier de sculpteur, il l'abandonne pour se consacrer à la philosophie. Sa vie consiste alors à discuter avec ses concitoyens, en déambulant où que ce soit dans Athènes, mais de préférence sur l'agora (centre religieux, politique et commercial de la ville grecque antique).
   De la vie de Socrate peu de choses nous sont parvenues. On sait qu'il a eu trois enfants (Lamproclès, Sophonisque et Ménéxène) d'un ou de trois mariages. On sait aussi qu'il n'est sorti que quatre fois d'Athènes : en 432-429 avant J.-C. pour la bataille de Potidée, en 424 pour la bataille de Délium, en 422 pour l'expédition d'Amphipolis et à une date incertaine pour aller consulter l'oracle de Delphes.

Socrate, le professeur
À une époque où fleurissent les « maîtres de savoir » professionnels, il ne se prétend pas fondateur d'école et, s'il a des disciples, jeunes gens fortunés – Platon, Alcibiade, Xénophon – ou simples artisans, c'est qu'ils viennent spontanément s'entretenir avec lui. Il n'écrit rien mais il le dit lui-même : « Si on me pose des questions, j'y réponds ; si on préfère que j'en pose, je m'exécute. »
   À la différence des sophistes, professeurs itinérants, Socrate ne fait pas payer ses leçons. Il a la réputation de vivre dans la pauvreté. Mais, pendant la guerre du Péloponnèse, il sert comme hoplite (fantassin lourdement armé), ce qui sous-entend qu'il dispose d'un minimum de bien. À la guerre, il fait preuve de sa valeur mais aussi de son endurance. Alcibiade en témoigne : « Il ne ressemble à aucun homme, ni des temps anciens, ni des temps actuels. » Il peut aussi, de l'aube d'un jour à l'aube du jour suivant, rester « planté comme une souche » afin de trouver la solution au problème qu'il se pose.

Socrate et Alcibiade
Pupille de Périclès, Alcibiade faisait partie de la jeunesse dorée d'Athènes qui n'avait que vénération pour Socrate – un homme aux traits disgracieux (d'un avis unanime) mais à l'esprit supérieur. Durant la guerre du Péloponnèse, il fut deux fois son compagnon d'armes, lors de la bataille de Potidée, où Socrate lui sauva la vie, puis lors de la bataille de Délium, où c'est lui qui se porta au secours de Socrate.
   Pour Socrate comme pour Platon, qui fit d'Alcibiade l'un des protagonistes du Banquet et le héros de tout un dialogue (Alcibiade, sous-titré De la nature de l'homme), le jeune aristocrate incarnait l'idéal grec du kalos kagathos, selon lequel la beauté du corps était le reflet de la noblesse de l'âme. Hélas ! L'arriviste qui sommeillait en lui précipita la ruine d'Athènes en provoquant l'expédition de Sicile de 415 avant J.-C., devenant ainsi, selon le mot de Jacqueline de Romilly, le « beau fossoyeur » de sa patrie.

Socrate vu par les Athéniens
Trois de ses contemporains parlent de Socrate. Aristophane le ridiculise dans les Nuées (423 avant J.-C.). Platon a vingt ans quand il rencontre Socrate. Des huit années qu'il passe auprès de lui, tous les dialogues portent sans doute la trace, mais les premiers sont plus riches en informations (Apologie de Socrate, Criton, le Banquet, Phédon, Théétète). Quant à Xénophon (auteur également d'une Apologie de Socrate), il a fréquenté Socrate à la même époque, mais semble-t-il moins assidûment ; l'intérêt de ses Mémorables s'en ressent. Entre les trois portraits que font ces auteurs, l'accord est loin de régner.
   Sans doute le Socrate d'Aristophane est-il plus jeune, mais, pour avoir le même âge, celui de Platon et celui de Xénophon ne se ressemblent pas. Qu'y a-t-il de commun entre le personnage quelconque évoqué par ce dernier et la figure qui, à travers les dialogues de Platon, dominera toute la philosophie ?

La philosophie de Socrate
L'ironie
Socrate n'a pas toujours la philosophie facile. Face aux esprits exigeants que sont ses interlocuteurs, il doit batailler dur ; s'il se trouve à court d'argument, il s'en veut et parle d'un « démon intérieur » comme d'un contradicteur qui le rappelle à l'ordre. La plupart du temps, il est vrai, c'est lui qui s'amuse de ceux qui l'approchent (l'« ironie socratique») et, s'il le faut, qui les malmène en les poussant dans leurs retranchements. L'enjeu, en effet, dépasse leur personne : c'est l'homme en général que Socrate s'efforce de changer en homo philosophicus. Il faut donc que son raisonnement soit sans défaut pour que sa pensée soit la plus universelle possible, et pour que lui-même ne soit pas seulement un grand homme d'Athènes, « mais du monde », comme le dira Montaigne.

Connais-toi, toi même!
Lors de son voyage à Delphes, Socrate découvre l'injonction inscrite au fronton du temple d'Apollon : « Connais-toi toi-même » (gnôthi seauton). Il en fera la maxime de sa vie, tout entière consacrée à révéler aux consciences ce qu'elles sont au fond d'elles-mêmes et à les faire passer du savoir apparent au savoir vrai.
   La première chose à savoir sur soi-même est en effet l'état d'ignorance où l'on se trouve : « Je sais que je ne sais rien. » Aussi Socrate, comparant sa « sagesse » à celle d'un autre Athénien, déclare-t-il : « Il y a cette différence que, lui, il croit savoir, quoiqu'il ne sache rien ; et que moi, si je ne sais rien, je ne crois pas non plus savoir. Il me semble donc qu'en cela du moins je suis un peu plus sage – je ne crois pas savoir ce que je ne sais point » (Apologie de Socrate).

La dialectique et la maïeutique
Pour conduire la jeunesse d'Athènes sur la voie du Vrai, du Beau et du Juste, Socrate met en application une méthode qui repose sur l'art du dialogue contradictoire – la dialectique – et, comme le confirmera Aristote, sur l'« art d'accoucher les esprits » – la maïeutique. C'est ainsi qu'au jeune Théétète médusé, il apprend que son âme (son esprit) est « en butte aux douleurs de l'enfantement » au moment d'accoucher de ses opinions sur la nature de la science. Socrate présidera au « travail » de son âme afin que, de question en question, celle-ci donne naissance à l'opinion vraie – la seule qui ait le droit d'exister.

Le procès de Socrate, l'Apologie
Au lendemain du régime des Trente, qui avait mis à bas la démocratie, celle-ci est restaurée par Thrasybule revenu d'exil. À Athènes, cependant, le climat reste tendu. Indifférent aux honneurs et aux compromissions, Socrate irrite. Par surcroît, son admiration pour Sparte, la cité rivale d'Athènes, le rend suspect. Surtout, il est celui qui, ayant toute sa vie pris le parti de la raison, a ébranlé au moins autant les certitudes que les traditions de ses compatriotes. 
C'est alors que trois citoyens d'Athènes, le tailleur Anytos flanqué du poète Mélétos et du rhéteur Lycon, accusent Socrate d'« avoir honoré d'autres dieux que ceux de la cité et tenté de corrompre la jeunesse », sous le prétexte qu'il y avait parmi les Trente plusieurs de ses anciens élèves.
   Son procès sera celui de la conscience individuelle en butte à l'abus de pouvoir et à la démagogie.
   Se chargeant lui-même de sa défense (qu'exposent en détail les deux textes dits Apologie de Socrate) mais se refusant à invoquer la pitié de ses juges, Socrate est condamné à mort par 281 voix contre 278. À ses amis qui le pressent de s'enfuir, il répond qu'il préfère « subir l'injustice plutôt que de la commettre » : il détruirait la cité s'il ne respectait pas son jugement. Alors, il accepte la coupe de ciguë qui va lui ôter la vie. En ce soir de mars 399 avant J.-C., il aura ces derniers mots : « Je tiens d'une noble tradition qu'il faut en quittant la vie se garder de paroles funestes. »
   Dans l'histoire de la philosophie, la rupture est faite. Il y aura les « présocratiques » et les « postsocratiques ». La science de l'homme qui commence avec Socrate trouvera en Platon puis en Aristote ses féconds continuateurs. Et, plus de 2000 ans après sa mort, Paul Valéry pourra écrire : « Grand Socrate, adorable laideur, toute-puissante pensée, qui changes le poison en un breuvage d'immortalité »(Eupalinos ou l'Architecte).




jeudi 19 juillet 2012

Le philosophe

Le philosophe n'a rien d'extraordinaire, la philosophie n'est pas une manière de se distinguer dans une action d'éclat, elle ne se montre pas. Nous ne pourrons être philosophe que dans l'ordinaire de la vie, dans la vie quotidienne et pas seulement dans des situations d'exception, ni pour montrer qu'on l'est.
Le philosophe ne fuit pas le monde . Ce n’est pas un ascète ou un « marginal ». Il vit dans le Monde, il assume les responsabilités de la vie sociale et de sa propre condition humaine. La philosophie n’est pas une dérobade romantique dans de belles idées, loin des contingences du Monde.
Le philosophe en tant que tel n’est pas l’homme d’action, le politique engagé dans le monde pour la défense d’une politique, d’un parti, d’une idéologie. L’attitude partiale du doctrinaire dans les polémiques sociales, la prépondérance qu’il tend à mettre de l’action au dépens de la réflexion, vont à l’encontre de l’esprit philosophique. Cela ne veut pas dire que le philosophe se replie sur lui-même, ni qu’il fuit le monde et tout engagement. Entre l’engagement frénétique et le repli frileux, il y a une position essentielle sur laquelle nous reviendrons : celle de l’observateur lucide de son temps ou du témoin impartial de la réalité.
Nous verrons qu’il y a nécessairement dans l'attitude philosophique une conscience plus élevée que celle que nous déployons d'ordinaire : la vigilance philosophique.
Philosopher, c'est poser des questions
User du dialogue, pas de bavardage

Il ne s’agit pas ici de brasser des mots, de parler de tout et de rien et pour ne rien dire, de meubler la conversation, histoire de parler, de se répéter toujours les mêmes choses. Le bavardage est une conscience limitée de la Parole, une parole qui n'a rien à dire et qui a si peu de présence qu’en réalité, elle ne s’adresse à personne et ne fait pas même pas attention à ce qu'elle dit. Dans un dialogue, à l'inverse, l’attention est plus vive. Deux éléments sont essentiels au dialogue : je m'adresse à quelqu'un et nous avons quelque chose à dire et non pas rien. le philosophe ne bavarde pas parce qu’il se met très vite à poser des questions et à insister pour qu’on lui réponde.


Le dialogue n’est pas un jeu gratuit qui viserait à dérouter simplement l’auditeur. Le philosophe n’est pas une sorte de discoureur vicieux qui ne chercherait qu’à embarrasser les autres. La philosophie n’est pas l’éristique. L’entretien philosophique est sincère parce qu’il vise la vérité, il est porté par une invincible confiance dans la vérité qui se montre au cours d’une mise en question inflexible. Accepter avec loyauté de ne rien savoir, ce n’est pas se décider pour le « rien », et jouer des grands airs sur le néant des choses humaines et du savoir humain, ce n’est pas tout nier, tout critiquer. C’est plutôt rechercher la totalité de ce qui est, affirmer ce qu’il en est de la vérité de ce qui est.
Accumuler un savoir ne construit pas l’homme intérieur. L'accumulation du savoir ne nous aide pas, quand est en jeu le salut de l’homme et celui de la Cité. Alors que faire ? Il ne reste que la libre recherche capable de déraciner l’erreur, le souci de placer l’âme devant elle-même, pour lui redonner le désir du Vrai. Réduit à très peu de mots cela tient à une formule très dense : Connais-toi toi-même ! Tel est le point de départ de la philosophie socratique. Et de la philosophie tout court. C’est qu’au fond, la vérité n’est pas dans les livres, mais en nous, elle est dans l’âme elle-même. La vérité est la vie intime de l’esprit.
Le disciple n’apprend pas, il comprend, il s’éveille et découvre ce qu’au fond il avait toujours pressenti. Il entre en possession de cette vérité qui n’était auparavant qu’à l’état d’opinions flottantes. La vérité, si elle n’est pas un simple savoir que l’on « apprend » dans les livres, réside plutôt dans l’âme du disciple qui la découvre. Elle est en nous et ne demande qu’à se manifester, dans le cours d’une investigation correctement conduite. Le philosophe est un éveilleur. Un accoucheur, mais un accoucheur d’esprit. Socrate pratique ce que l'on appelle la maïeutique, l’art de faire accoucher l'esprit de la vérité qu’il porte en lui. Le disciple, n’apprend rien qui soit vraiment extérieur, il effectue plutôt une sorte de réminiscence d’une vérité qui était depuis toujours en lui, mais qui restait comme à l’état latent. Il découvre ce qu’il avait au fond toujours su, mais qui était resté voilé, il se réveille de la torpeur de son ignorance. Telle est l’authentique expérience de la compréhension, tel est l’Éveil de l’intelligence.
Le philosophe semble un homme indépendant, mû par une recherche personnelle et sincère de la vérité.

mercredi 18 juillet 2012

Comment naît le besoin de philosopher?


"Lorsque la force de l'unification disparaît de la vie des hommes, que les oppositions ont perdu leur relation et leur intéraction vivantes et acquis l'autonomie, alors naît le besoin de philosopher." Hegel.

Il y a besoin de philosopher parce que l'unité est perdue. L'origine de la philosophie, c'est la perte de l'un, c'est la mort du sens.

La philosophie naît en même temps que quelque chose meurt. Ce quelque chose c'est le pouvoir d'unifier.

La philosophie naît dans le deuil de l'unité, dans la séparation et l'incohérence. La scission est la source du besoin de philosophie.

Les contraires que nomme Hegel sont l'esprit et la matière, l'âme et le corps.

Les oppositions qui étaient autrefois significatives (sous la forme de couples esprit-matière sont, avec la progression de la culture passées dans la forme des oppositions entre raison et sensibilité, intelligence et nature, c'est à dire par rapport au concept universel, entre subjectivité absolue et objectivité absolue.

La perte, c'est celle de Socrate, quand les Athéniens ne voulurent plus entendre la voix par laquelle le manque de sens s'exprime et s'attaque aux hommes et aux choses.

De plus, il y a une histoire de la philosophie, une histoire du désir pour l'Un. Cette histoire veut dire qu'il y a une succession discontinue de pensées ou de paroles recherchant l'unité :  de Descartes à Kant les mots changent mais la pensée qui circule dans les mots les tient ensemble.

Cette discontinuité témoigne contradictoirement d'une continuité. Le travail de déprise et de reprise qui s'effectue d'un philosophe à l'autre signifie au moins que l'un et l'autre sont habités par le même désir, par le même manque.
La preuve de la vraie unité de l'oeuvre du philosophe, c'est le désir qui procède de la perte de l'unité. La discontinuité règne dans l'histoire de la philosophie mais il y a attente de l'unité.

Le désir de l'unité atteste l'unité absente, mais il y a l'unité du désir qui témoigne pour sa présence.

Pourquoi et comment l'unité s'est-elle perdue? Cette question procédait de l'interrogation : "Pourquoi désirer?" laquelle à son tour dérivait de notre problème "Pourquoi Philosopher?"

La perte de l'unité, la scission qui met à l'écart la réalité et le sens n'est pas un événement n'est pas un événement dans l'histoire mais plutôt le motif de la philosophie, avec la perte de l'unité le désir se réfléchit.

L'origine de la philosophie, c'est aujourd'hui.

Le motif, la question de l'unité ne cesse de travailler l'histoire de la philosophie. La philosophie est histoire, par constitution car l'une et l'autre sont en quête de sens.

Nous avons besoin de philosopher car l'unité est perdue et que nous vivons et pensons la scission : nous savons que cette perte est actuelle, présente, pas perdue elle-même et qu'il n'y a pas une unité pour ainsi dire transtemporelle de cette perte.

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