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vendredi 27 juillet 2012

L'image

Aux dires de certains psychologues, cette représentation de l’image de soi est censée dissimuler, recouvrir, trahir ou révéler, quelque chose qui serait « le vrai moi ». Implicitement cela veut dire en filigrane : « personne ne sait reconnaître mon moi secret et tout le monde en a une image fausse » ! Ce qui veut dire que nous devrions distinguer le moi de son image, il y aurait un moi authentique et une fausse image de soi.

Curieux. Et si le moi n’était rien de plus qu’une image ? Qu’est-ce que cela peut bien faire s’il peut y avoir une fausse image de moi, si au bout du compte, l’existence de l’ego n’est rien de plus qu’une fiction ? Le moi est-il une fausse image ou une vraie personnalité ?

Fausse image ? l’ego ? Oui. Reflet de soi dans le mental. Vraie personnalité ? Non. Fiction personnelle envahissante. Chercher la personnalité dans l’ego, c’est se prendre pour une image. Toutes les considérations en termes d’image de soi tournent autour de l’ego. La personnalité est elle-même dans l’ordre de la forme mentale. L’ego lui-même est une image composite. La quête du « vrai moi » qui serait caché par « l’image de moi » est une illusion fabriquée par l’ego. Le « moi authentique » c’est neuf fois sur dix de la pommade pour l’ego spirituel et une fiction de plus.

L’individualité vivante est là, elle vit, elle n’est pas définissable. Il existe un rapport authentique avec la Vie et une ouverture dans laquelle l’intériorité retrouve sa densité. Là où s’origine le Désir, là où sommeille la divinité, il y a plénitude et abondance de l’âme. Mais pas d’ego, au sens habituel du terme. Une palpitation secrète et unique de la Vie, une fenêtre de la conscience sur tout l’univers dirait Leibniz. Une manifestation de la conscience dans l’espace-temps-causalité. Une individuation originale, unique et indéfinissable, dont l’image de l’ego n’est qu’une caricature. Je ne suis pas ce que je me représente et ce que j’imagine. Que ce soit dans le rapport à autrui, ou dans le rapport à soi, l’image n’est qu’une simplification.

mardi 24 juillet 2012

Hétérotopies

Dans le monde virtuel, les images occupent un espace fondamentalement autre, hétéro-topique, qui constitue une alternative par rapport aux lieux où nous vivons. On peut les comparer aux lieux consacrés ou interdits : cliniques psychiatriques, prisons, maisons de retraite et les cimetières sont, eux aussi, classés par Foucault dans ces "hétérotopies". Selon Marc Augé, la télévision, la vidéo et les images du monde virtuel fictionnalisent le monde. Les rêves, les images privées et les mythes sont menacés par ce tout fictionnel qui nous affranchit de toute référence au monde réel.

L'homme, le corps, l'image

 
Le corps est le lieu des images. C'est une sorte d'organe vivant qui les stocke et les anime. A travers l'évolution des images ou leurs substituts (par exemple un masque ou le traitement des ombres en peinture), on peut suivre les métamorphoses du corps. A l'inverse, tout changement dans la façon d'envisager le corps, toute modification des médiums-supports utilisés, entraîne une modification de la conception de l'image.La collection d'images léguée par l'histoire montre que la vision que l'homme se fait de lui-même est instable. Quand nous donnons à voir notre corps, nous y incarnons une idée. Par exemple, les chrétiens qui rejetaient l'anthropocentrisme de la culture antique déniaient le corps. Avec la relique, ils ont instauré un culte des ancêtres d'un nouveau genre où le corps en fragments (les crânes ou éléments de squelettes qui avaient été conservés) était l'indice d'une crise qui ébranlait le rapport entre image du corps et image de l'homme. Cette crise persiste aujourd'hui dans la culture européenne. On investissait l'empreinte du corps de Jésus (le linceul de Véronique ou le Saint Suaire de Turin) de la même évidence que nous accordons aujourd'hui à la photographie. Dans son image, c'est le Dieu invisible qui était rendu visible. A la Renaissance, le corps représente doublement l'homme : comme figure anatomique, et comme statue relevant d'une maîtrise géométrique et esthétique. Les artistes désirent connaître sa vérité. Ils la recherchent dans les proportions idéales, des rapports de grandeur analogues à ceux d'un temple. Mais dans la figure vitruvienne, comme l'a montré Léonard de Vinci, l'homme comme mesure de toutes choses est aussi l'homme dans les limites immanentes de son corps. Le corps naturel se fait l'agent et le délégué du sujet. A notre époque, le corps ne peut plus être représenté par une image unique. Il est pris dans un balayage qui fournit constamment des images externes, comme au cinéma, et les restitue par association et réminiscence. Entre l'image et le corps, il y a crise; mais pour autant l'image numérique ne diffère pas des autres images. Elle aussi est perçue par le corps. Quels que soient les dispositifs et agencements utilisés, l'homme est le seul lieu où les images soient perçues et interprétées dans un sens vivant. Par les images qu'il fabrique, il se distingue des autres êtres vivants, et il se distingue aussi des autres civilisations. Il s'affirme comme être culturel par les images.Le corps est un lieu de cette sorte. Les images sont produites et reconnues au contact du corps. A l'extérieur, ce sont des offres visuelles. A l'intérieur, elles peuvent être fugaces. Nous les oublions et nous nous en ressouvenons à l'improviste. Elles sont rattachées aux expériences que nous avons vécues, qui laissent derrière elles une trace invisible. Il est insuffisant d'en donner une description technique ou esthétique, car elles sont anthropologiques. Chaque homme est fondateur et héritier d'un patrimoine iconique, il est engagé dans un processus dynamique de transformation et d'interprétation des images. Les images peuvent être transmises, survivre ou périr. Elles peuvent être préservées par des institutions ou des personnes. Elles peuvent être changeantes ou immuables, être oubliées et ressurgir. On peut y croire ou les refuser, les vénérer, les craindre ou ressentir du dégoût. Ce sont des structures à la fois individuelles (le rêve), collectives (le mythe) et fictives. Chargés de leur histoire personnelle, les corps singuliers disséminent les traditions. Même une civilisation technique mondiale passe par eux. Mais ces corps, comme lieux des images, sont aussi collectifs. C'est un théâtre habité par des images d'origines inconnues. Dans un portrait, le visage est une partie d'un corps naturel. La ressemblance comble la distance qui sépare le portrait du corps vivant. Elle affranchit le corps de la hiérarchie sociale et en fait le support d'une personne. L'oeuvre est comme un deuxième corps qui prend la place du corps véritable. Il cherche notre regard, comme le ferait un corps vivant devant un autre corps qui le fixe. Le portrait n'est pas seulement un document, c'est un médium du corps. Ce corps mortel ne devient immortel que par la participation active du [futur] spectateur. Ce dernier est incité à dépasser la surface plane du médium et projeter ainsi son regard au-delà du panneau. C'est une nouvelle conception du corps qui modifie la conception de l'image qui avait été en vigueur jusqu'alors. Dans le visage ainsi contemplé, un dualisme intérieur/extérieur est révélé. Une vie intérieure s'empare du corps individuel comme d'un nouveau champ qui aboutira à la figuration du sujet. Les prétentions immuables du corps social sont déclarées caduques. De nouveaux rôles sont définis, dont il n'y a pas de représentation directe.
L'humanisme a utilisé la description du corps comme antithèse aux conceptions qui avaient prévalu jusqu'alors. Toute vie individuelle qui prétend à l'autonomie a pour horizon la mort. Le visage vivant du portrait s'oppose à son visage anonyme (le crâne); mais il est aussi un masque. Derrière ce masque, le moi est incertain et fluctuant. Il construit son caractère et son identité à partir de ses affects et de son tempérament, en jouant différents rôles que la généalogie ne suffit pas à déterminer. Après sa mort, quel est le moi qui sa cache derrière ce portrait vivant? Quelqu'un a vécu autrefois dans ce corps, que l'"expression" du tableau évoque, et dont on entend conserver le souvenir. Il survit par son oeuvre et aussi par ce portrait. Ce portrait peut être reproduit, multiplié comme une oeuvre écrite. Le corps, qui est un double mortel et visible du moi (une image), devient médium. C'est le moi qui assume l'identité sociale du sujet. C'est au moi que le portrait doit "ressembler". Pour éviter que le corps et le moi ne se dissocient, la reproduction du corps en image ne suffit pas, il faut aussi un acte de parole, une mise en scène, une rhétorique transmise au spectateur. Dans le monde virtuel, les images occupent un espace fondamentalement autre, hétéro-topique, qui constitue une alternative par rapport aux lieux où nous vivons. On peut les comparer aux lieux consacrés ou interdits : cliniques psychiatriques, prisons, maisons de retraite et les cimetières sont, eux aussi, classés par Foucault dans ces "hétérotopies". Selon Marc Augé, la télévision, la vidéo et les images du monde virtuel fictionnalisent le monde. Les rêves, les images privées et les mythes sont menacés par ce tout fictionnel qui nous affranchit de toute référence au monde réel.
Mais le monde virtuel ne fait appel à aucun au-delà de l'image. Ce sont toujours des images, même si elles sont interactives. Nous glissons toujours dans chacune d'elles notre part personnelle, même si elles se multiplient. Même si la réalité virtuelle élargit quantitativement et qualitativement ses territoires, même si les usagers croient changer d'identité ou s'ils sont représentés par le texte, c'est le corps lui-même qui produit l'impression que la conscience se détache.
Une existence sociale qui n'est plus assujettie à des lieux réels devient imaginaire. Le sujet entre en correspondance avec d'autres par ses facultés imaginatives. Il s'incarne en image, comme on le faisait dans le culte des morts.


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